Comme on l’a vu dans la pre­mière par­tie, inter­ro­ger les per­sonnes qui s’au­to­po­si­tionnent à la gauche du spectre poli­tique sur leur rap­port aux béné­fi­ciaires de l’as­su­rance chô­mage (la soli­da­ri­té natio­nale de type RSA n’é­tant pas abor­dée dans le ques­tion­naire), c’est aus­si dévoi­ler l’i­ma­gi­naire auto­ri­taire qui per­cole dou­ce­ment dans les linéa­ments psy­chiques des par­ti­sans natu­rels du pro­grès maté­riel et de la jus­tice sociale, et grimpe en flèche au sein de la popu­la­tion générale. 

Per­ce­voir une indo­lence déli­bé­rée, voire une forme de délin­quance pas­sive, dans le fait qu’une situa­tion d’ar­bi­traire éco­no­mique ou per­son­nel vous trans­forme en deman­deur d’emploi, est un réflexe que l’on pen­sait rele­ver du réflexe ou de la pen­sée de droite ou d’ex­trême droite. Les résul­tats d’un son­dage mené de longue date illus­trent le fait que le cor­don sani­taire entre gauche et droite a été rom­pu sur le sujet. 

En quête d’Humanité…

A ce titre, l’en­quête annuelle réa­li­sée par l’I­FOP pour le compte du jour­nal L’Hu­ma­ni­té est par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante. Quand bien même laisse-t-elle les lec­teurs face à des conjec­tures, plu­tôt que de nous appor­ter des élé­ments d’ex­pli­ca­tions robustes.

Il se trouve que ce son­dage est mené pour la dixième année consé­cu­tive. En cher­chant au mieux, nous avons retrou­vé (dif­fi­ci­le­ment) la qua­si tota­li­té des ques­tion­naires anté­rieurs, à l’ex­cep­tion des années 2, 4 et 7. 

L’en­quête per­met en outre de décou­vrir que le posi­tion­ne­ment moyen des citoyens de gauche et de droite est sou­vent ana­logue, s’agissant notam­ment des notions de mérite, de nation etc., et que son étiage, expri­mé en pour­cen­tage, est le plus sou­vent voisin. 

Nous nous inté­res­sons donc ici à la repré­sen­ta­tion que le « peuple de gauche » se forme à pro­pos de la caté­go­rie des sala­riés pri­vés d’emploi.

La troi­sième édi­tion du son­dage réa­li­sée par l’I­FOP pour le compte du jour­nal L’Hu­ma­ni­té (daté de sep­tembre 2016) nous per­met en outre de connaitre l’é­tat de l’o­pi­nion sur cette repré­sen­ta­tion, durant les deux années précédentes :

Entre 2014 et 2016, on apprend donc que seules 43% des per­sonnes poli­ti­que­ment situées à gauche estiment que « Les chô­meurs pour­raient trou­ver du tra­vail s’ils le vou­laient vrai­ment ».

L’é­tiage est net­te­ment plus mar­qué chez les per­sonnes qui s’au­to­po­si­tionnent à la droite de l’é­chi­quier poli­tique, avec 24 points de dif­fé­rence (67%), tan­dis que la moyenne des Fran­çais se sta­bi­lise dans un entre-deux, avec 56%. 

En sep­tembre 2018 (nous ne dis­po­sons pas des don­nées 2017), l’en­semble de la gauche qui adhère à ce pos­tu­lat pro­gresse modes­te­ment : 44% des per­sonnes dites de gauche estiment que les chô­meurs sont res­pon­sables de leur situa­tion (+1 point par rap­port à l’an­née précédente). 

Tan­dis que l’en­semble des Fran­çais inter­ro­gés sont désor­mais 58% (+2 points) à pen­ser que les chô­meurs pros­pèrent dans l’inactivité. 

Mais l’en­quête de 2018 est en revanche plus riche d’enseignements que les études anté­rieures, et même pos­té­rieures. En effet, le lec­teur béné­fi­cie d’un « raf­fi­nage » plus fin des opi­nions, par caté­go­ri­sa­tion socio-pro­fes­sion­nelle, niveau d’é­du­ca­tion, lieu d’ha­bi­ta­tion et… par­ti (de gauche) vers lequel il se sent le plus affinitaire. 

Ain­si, à l’af­fir­ma­tion : « Les chô­meurs pour­raient trou­ver du tra­vail s’ils le vou­laient vrai­ment », on dis­pose des ven­ti­la­tions poli­tiques de ceux ou celles qui agréent devant cette opi­nion à la gauche du spectre poli­tique, ain­si qu’à droite, en 2018 :

Le plus frap­pant est évi­dem­ment le chiffre des par­ti­sans d’Europe éco­lo­gie. En 2018, 61% par­mi eux se per­sua­daient que les chô­meurs sont res­pon­sables de leur chô­mage, soit plus que l’en­semble des Français !

Pour ten­ter de com­prendre un tel sen­ti­ment, une étude de socio­lo­gie élec­to­rale datant de 2021, nous apprend (sans sur­prise) que les élec­teurs éco­lo­gistes sont d’a­bord des cadres, et/ou des jeunes diplô­més. On ajou­te­ra, par simple obser­va­tion empi­rique, que les res­pon­sables poli­tique d’EELV déve­loppent volon­tiers des dis­cours mora­li­sa­teurs sur un cer­tain nombre de thé­ma­tiques, en lieu et place de consi­dé­ra­tions politiques. 

Le fait est d’au­tant plus para­doxal, que cer­tains res­pon­sables natio­naux arti­culent aus­si un dis­cours cri­tique autour de la notion de tra­vail, sans que cela ne semble por­ter auprès d’un élec­to­rat sou­vent réfrac­taire à la notion de classes sociales ou de rap­port de force. 

A noter par ailleurs le rejet net des adhé­rents du Par­ti com­mu­niste devant ce dis­cours (38% d’ap­pro­ba­tion seulement). 

Celui des sym­pa­thi­sants de « Génération.s », qui accordent seule­ment 26% d’ap­pro­ba­tion à ce pré­ju­gé, est encore plus mar­qué, consti­tuant de loin le taux le plus hos­tile dans l’échantillon à gauche. 

Un score aus­si bas inter­roge pour un par­ti répu­té proche du par­ti socia­liste. Si l’é­chan­tillon sem­blait connaitre un bais de sélec­tion trop impor­tant, l’ex­pli­ca­tion serait à recher­cher dans la socio­lo­gie du vote Benoit Hamon. 

A cet effet, une enquête Ipsos/Sopra Ste­ria, montre qu’il est plu­tôt consti­tué de cadres et de pro­fes­sions inter­mé­diaires, et qu’il a des reve­nus assez homo­gènes. On sait éga­le­ment par ailleurs que les élec­teurs de Benoît Hamon à la Pré­si­den­tielle de 2017, ont voté à 42% pour Jean-Luc Mélen­chon en 2022 (source enquête d’Ip­sos). Enfin, il est recon­nu que l’é­lec­to­rat de Mélen­chon abonde par­ti­cu­liè­re­ment dans les caté­go­ries jeunes, édu­quées et pré­ca­ri­sées, que Génération(s) semble atti­rer par ailleurs. 

Ceci pour­rait expli­quer une par­tie du phé­no­mène, sans épui­ser tou­te­fois une expli­ca­tion plus char­pen­tée, à recher­cher en complément. 

Mais c’est à par­tir de l’en­quête publiée en sep­tembre 2019 que les choses bas­culent sensiblement.

En effet, cette année là, 53% des per­sonnes s’au­to­po­si­tion­nant à la gauche du spectre poli­tique consi­dèrent désor­mais que « Les chô­meurs pour­raient trou­ver du tra­vail s’ils le vou­laient vrai­ment ». Les élec­teurs de droite aug­mentent leur étiage à 72% (+4%) et l’ensemble des Fran­çais lui accorde 64% de cré­dit (+ 6%) . 

L’ob­ser­va­teur se deman­de­rait aus­si­tôt ce qu’il y a eu pu y avoir de remar­quable sur le front social pour jus­ti­fier un tel bas­cu­le­ment idéo­lo­gique par­mi les esprits ouverts et sup­po­sé­ment cri­tiques de maints élec­teurs ou sym­pa­thi­sants de gauche ? 

Certes, 2019 est l’an­née ou le chô­mage des caté­go­ries A et B aurait chu­té à + ou – 8% des actifs, comme on le voit dans la courbe ci-dessous : 

Statistique: Taux de chômage en France du premier trimestre 1975 au troisième trimestre 2023 | Statista
Trou­ver plus de sta­tis­tiques sur Sta­tis­ta

Pour autant, on ne peut sou­te­nir que la situa­tion est excep­tion­nelle au regard des chiffres des 10 ou 20 années pré­cé­dentes. Le chô­mage de masse reste en effet struc­tu­rel et mas­sif en France, notam­ment dans les caté­go­ries sociales les moins jeunes et moins diplômées. 

Au reste, de nom­breux obser­va­teurs, jour­na­listes, libé­raux, ou mili­tants de gauche, s’ac­cordent à y voir une réduc­tion en trompe l’oeil. Voir ici, ou encore ici.

Depuis lors, le son­dage IFOP/L’Humanité ne fait que rati­fier peu ou prou le même étiage de per­sonnes de gauche qui se per­suadent (et tou­jours en 2023) que le chô­mage est bien volon­taire (54 %), un chiffre d’ailleurs com­pa­rable au pré­sup­po­sé : « On ne se sent en sécu­ri­té nulle part » :

Le tout, quand le même public conti­nue pareille­ment de pen­ser que le racisme est sys­té­mique en France (76%), tout comme les vio­lences poli­cières (69%), qu’il faut accor­der le droit de vote des étran­gers aux élec­tions locales (67%), que l’im­mi­gra­tion rap­porte plus qu’elle ne coute (53%), et sou­tient, de manière écra­sante, le désir d’une meilleure répar­ti­tion des richesses (91%).

De là à pen­ser que le capi­ta­lisme trou­ve­rait matière à être lar­ge­ment conspué à gauche, et que « l’ar­mée de réserve » qu’il se consti­tue à tra­vers le moyen du chô­mage serait décriée, tan­dis que les sol­dats exclus des affres de la guerre éco­no­mique seraient a contra­rio sou­te­nus dans cette épreuve direc­te­ment pro­duite par l’ac­cu­mu­la­tion tou­jours plus vorace que le capi­tal fait por­ter sur le travail… 

Il n’en est pour­tant rien, désor­mais, majo­ri­tai­re­ment, à gauche. 

Un richard sinon rien 

Il faut croire que le condi­tion­ne­ment de l’o­pi­nion publique a pu por­ter quelques fruits inat­ten­dus, y com­pris auprès des amis de la jus­tice sociale, qui consi­dèrent désor­mais que les batailles éco­no­miques et sociales ne doivent plus même lais­ser d’invalides. 

Quand bien même les contrôles opé­rés par France Tra­vail (ex-Pôle-emploi) montrent que « 88% des deman­deurs d’emploi sont en recherche active d’emploi ou sont remo­bi­li­sables. 12% sont jugés en insuf­fi­sance de recherche ».

Si l’on devait réduire le para­digme idéo­lo­gique du chef de guerre sociale qu’est Gabriel Attal, il n’en res­te­rait qu’un pré­ci­pi­té de psy­cho­pa­tho­lo­gie. Car tout porte à croire que se dresse devant nous un homme en proie à une sorte de per­son­na­li­té dés­in­hi­bée, dont la carac­té­ri­sa­tion notable est de ne connaitre plus de limite en socié­té, et a for­tio­ri en matière politique… 

Voi­ci un homme de 34 ans, qui n’a jamais été sco­la­ri­sé dans un éta­blis­se­ment public, a pas­sé l’es­sen­tiel de sa prime exis­tence entre les 13° et 14° arron­dis­se­ments de Paris, pos­sède par héri­tage une for­tune per­son­nelle de 1.6 mil­lion d’euros, et se voit gra­ti­fié d’un trai­te­ment de 10 000 euros men­suels, croire qu’il peut impu­né­ment dis­po­ser du sort de ses conci­toyens pri­vés d’emploi, et, par­tant, du deve­nir de leurs allo­ca­tions, per­çues pour­tant dans le cadre d’une garan­tie pro­fes­sion­nelle et assu­ran­tielle contre la perte d’emploi involontaire.

Un homme qui n’a, clai­re­ment, jamais connu les affres du salariat. 

Rap­pe­lons-nous. Le 17 mars 2022 avait eu lieu la pré­sen­ta­tion du pro­gramme en vue de la réélec­tion d’Em­ma­nuel Macron. Le chef de l’État y pro­po­sait notam­ment d’adapter les règles de l’assurance-chômage à la situa­tion éco­no­mique du pays. En somme : moins pro­té­ger les chô­meurs lorsque la situa­tion éco­no­mique glo­bale s’améliore, les aider davan­tage si elle venait à se dégrader.

Depuis lors, Gabriel Attal, deve­nu Pre­mier ministre d’un Pré­sident élu dans le cadre d’un nou­veau front répu­bli­cain, prin­ci­pa­le­ment assu­ré par des voix de la gauche, a réso­lu de reve­nir éga­le­ment sur la pro­messe de son maitre (à moins que ce ne soit le contraire). 

C’est d’ailleurs la marque de fabrique du macro­nisme et de ses obli­gés, que de sou­te­nir tout et son oppo­sé, dans le seul impé­ra­tif de s’a­dap­ter à ce qu’at­tend le locu­teur auquel il s’a­dresse. Puis de reve­nir aus­si sec sur les enga­ge­ments pris, une fois cloi­tré en son château. 

En matière de ges­tion de l’emploi, Attal décla­re­ra donc dans le jour­nal bol­lo­réen du sep­tième jour, que l’ « On est pas­sé de 24 à 18 mois de durée d’indemnisation, on peut encore la réduire ».

Mieux : « On peut aus­si accen­tuer la dégres­si­vi­té des allo­ca­tions, cela fera par­tie des dis­cus­sions ». Une attaque directe contre le droit des sala­riés, et une pres­sion de plus exer­cée sur l’Uné­dic, un orga­nisme pari­taire géré par des syn­di­cats et un patro­nat qui n’ont guère le désir de rabo­ter les droits indem­ni­taires, pour des rai­sons oppo­sées, mais tou­te­fois convergentes. 

Illus­tra­tion mani­feste de la dés­in­hi­bi­tion sociale et poli­tique du Pre­mier ministre : lors­qu’un jour­na­liste lui demande s’il ne va pas ain­si « réveiller la colère sociale », le Pre­mier ministre lui répon­dra avec l’a­plomb d’un psy­cho­tique : « Oui, et ? ».

Il se trouve en l’es­pèce que le pré­texte gou­ver­ne­men­tal pour en arri­ver à ces conclu­sions est aus­si incon­sis­tant que per­vers : les comptes de l’or­ga­nisme assu­ran­tiel (qui finance notam­ment « France tra­vail ») se dégra­de­raient. Pour­tant, ils demeurent en réa­li­té excé­den­taires, comme l’in­diquent les der­nières pré­vi­sions publiées par la struc­ture. Aus­si bien pour l’an­née 2024, que dans le cadre de pro­jec­tions qui portent jus­qu’à 2027 :

Territoire zéro alternative au chômage de longue durée…

En novembre 2021, le ter­ri­toire Alsa­cien voyait émer­ger plu­sieurs pro­jets de label­li­sa­tion Ter­ri­toire zéro chô­meur de longue durée, à Schil­ti­gheim, Ill­kirch, Stras­bourg, ain­si qu’à Wittenheim. 

La Col­lec­ti­vi­té euro­péenne d’Alsace (CEA) était sol­li­ci­tée pour une demande de cofi­nan­ce­ment de la part de l’association ABCDE pour les pro­jets situés sur l’Eurométropole, afin de finan­cer un poste d’un ani­ma­teur pour une durée de 9 mois. La Col­lec­ti­vi­té euro­péenne d’Alsace pro­po­sait l’oc­troi de la somme de 1 000 €.

Devant la mes­qui­ne­rie du mon­tant alloué, les éco­lo­gistes pro­po­sèrent un amen­de­ment, pour por­ter la somme à 5000 euros. L’a­men­de­ment fut rejeté. 

Deux années plus tard, un ras­sem­ble­ment asso­cia­tif se tenait en avril 2023 devant le siège de la CEA, à Stras­bourg. Il s’a­gis­sait de deman­der à la Col­lec­ti­vi­té euro­péenne d’Al­sace de déblo­quer les pro­jets de TZCLD à Stras­bourg, Wit­ten­heim, et Schiltigheim. 

La CEA devait agréer un accord per­met­tant à 30 per­sonnes dura­ble­ment pri­vées d’emploi de créer une entre­prise et ain­si décro­cher un CDI.

Jean-Marc Ble­zel le pré­sident de l’as­so­cia­tion de sou­tien au pro­jet TZCLD alsa­cien se déses­pé­rait au micro de France Bleu ce jour là : 

« On aurait aimé trou­ver une réponse à la CEA. Mal­heu­reu­se­ment, on a eu des argu­ments qui nous ne nous satis­font pas. Le pro­jet est blo­qué. Cela fait deux ans que un ensemble de par­te­naires tra­vaillent, dont des per­sonnes pri­vées d’emploi. Cela nous agace. Car en France, c’est une expé­ri­men­ta­tion qui fait ses preuves quoi qu’on en dise ».

Nos voi­sins dans les Vosges viennent d’ha­bi­li­ter un ter­ri­toire zéro chô­meurs, viennent d’embaucher 30 per­sonnes en CDI. Donc je ne vois pas pour­quoi en Alsace on se pri­ve­rait de ce dis­po­si­tif qui fait ses preuves ailleurs ».

« Ce sont des per­sonnes qui par­fois sont tra­vailleurs han­di­ca­pés. Par­fois il y a des pro­blèmes fami­liaux. Des mères céli­ba­taires qui ont du mal à trou­ver un emploi. Cela répond à un besoin social. Et au-delà, c’est un vrai pro­jet de socié­té. On est tous acteurs. Je crois par exemple au pro­jet, je suis simple citoyen » expli­quait encore Jean-Marc Blezel.

Depuis le 1er octobre 2023, la contri­bu­tion de l’Etat a bais­sé de 7% en matière de prise en charge des emplois créés dans le cadre de l’expérimentation de ce dis­po­si­tif… Les entre­prises à but d’emploi (EBE) qui sala­rient en CDI des per­sonnes éloi­gnées du monde du tra­vail depuis de nom­breuses années, voyaient la contri­bu­tion au déve­lop­pe­ment de l’emploi, prise en charge par l’Etat, por­tée de 102 % à 95% du SMIC brut.

« L’état s’est enga­gé pour 5 ans et nous en contre­par­tie, on s’engage à recru­ter une cen­taine de per­sonnes à un rythme de 20 sala­riés par an. Avec cette baisse de dota­tion, l’Etat n’honore pas son enga­ge­ment. Cela va remettre en cause notre modèle de déve­lop­pe­ment », déclare Thier­ry Peton­net, direc­teur d’une entre­prise à but d’emploi en Centre-Val de Loire. 

Au niveau natio­nal, les 69 mil­lions d’eu­ros alloués à l’expérimentation au pro­jet de loi de finances 2024, ne per­mettent pas de mettre en œuvre le droit à l’emploi dans les ter­ri­toires. Une péti­tion en ligne en a résul­té.

Le 15 sep­tembre 2023, l’a­ban­don est acté à Strasbourg. 

Les pro­pos de Fré­dé­ric Bier­ry (pré­sident de la CEA) sont res­ti­tués par nos confrères de Rue89 Stras­bourg, dans un article illus­trant les espoirs sou­le­vés par ce pro­jet.

« Avec TZCLD, l’État enga­geait les finances (du Dépar­te­ment) sur des publics qui ne relèvent pas de nos com­pé­tences (les non béné­fi­ciaires du RSA, NDLR). Avec les Dépar­te­ments qui ne s’étaient pas déjà enga­gés dans l’expérimentation, nous avons déci­dé de ne plus créer de ter­ri­toires zéro chô­meur tant que l’État ne change pas ces cri­tères. J’en ai par­lé à Oli­vier Dus­sopt (ministre du Tra­vail, NDLR), c’était de l’ordre du décret, mais ils n’ont pas chan­gé le texte. À par­tir de là, on est res­té sur nos positions ».

Autre­ment dit, mieux vaut attendre que les per­sonnes (« les publics qui relèvent de nos com­pé­tences ») s’en­gluent dans le RSA. 

Cela tombe à pic, puisque la CEA a été choi­sie pour expé­ri­men­ter le RSA assor­ti de 15 heures mini­mum d’ac­ti­vi­tés à par­tir de mars 2024.

Comme dirait Fati­ma Jenn, élue de la CEA (et ancienne adjointe à Mul­house) en charge des soli­da­ri­tés, de l’ha­bi­tat et de la lutte contre la pau­vre­té (et hos­tile au dis­po­si­tif), inter­pel­lée en séance plé­nière par l’opposition :

« On ne veut pas se dis­per­ser ! Écou­tez, on est en pleine dyna­mique dans (notre) poli­tique d’insertion, pour­quoi aller s’aventurer encore dans des expé­ri­men­ta­tions ? ».

Et quelle aven­ture que le RSA contre béné­vo­lat ! On en sait quelque chose dans le Haut-Rhin… Tan­dis que d’autres conseils dépar­te­men­taux ont depuis fait pire. 

Serait-ce d’ailleurs une « dyna­mique » propre à convaincre des élec­teurs de gauche qu’ils virent fâcheu­se­ment à droite sur le sujet ? 

Quoi qu’il en soit, à Wit­ten­heim, on veut croire que l’on peut pour­suivre, y com­pris sans l’ap­pui du super dépar­te­ment alsa­cien. La page Face­book vouée au pro­jet ne ren­voie pour­tant plus vers la page du site muni­ci­pal qui lui était consacré… 

Dif­fi­cile de ne pas voir dans cet auda­cieux pro­jet por­té à l’o­ri­gine par ATD-Quart-Monde, une revi­si­ta­tion des « Ate­liers natio­naux » de février 1848. Pen­sés comme des coopé­ra­tives de pro­duc­tion, asso­cia­tions d’ou­vriers, auto-orga­ni­sés et sans patron, par Louis Blanc, ils sont aus­si­tôt détruits lorsque la bour­geoi­sie renoue avec le pouvoir. 

L’or­ga­ni­sa­tion des­ti­née à four­nir du tra­vail aux chô­meurs pari­siens est consi­dé­rée comme une hor­reur éco­no­mique et sociale. Pire : un dan­ger poli­tique !

Les élus de la bour­geoi­sie sont révul­sés à l’i­dée que l’on paye des ouvriers à ne « rien faire » et que des sys­tème de secours et d’assistance soient orga­ni­sés, alors que pour eux la cha­ri­té pri­vée doit y pour­voir. Plu­tôt la cha­ri­té que la jus­tice sociale !

Mais plus fon­da­men­ta­le­ment, ils sont (déjà) oppo­sés à une inter­ven­tion de l’É­tat dans le domaine éco­no­mique et dans la régu­la­tion des rela­tions entre les entre­pre­neurs et leurs salariés.

Tirer sans cesse sur la corde, pour voir jusqu’où elle tien­dra, est le jeu pré­fé­ré d’un gou­ver­ne­ment socia­le­ment pyro­mane, appuyé par la cohorte de ses relais poli­tiques. Mais agré­ger à lui des élec­teurs de gauche qui n’ont plus qu’un rap­port uti­li­ta­riste et ins­tru­men­tal à la sphère sociale, est lourd de consé­quences poli­tiques et humaines. 

Le « burn-out » peut être regar­dé comme une patho­lo­gie de civi­li­sa­tion, laquelle reflète cer­tains aspects sombres de l’or­ga­ni­sa­tion sociale contem­po­raine, notam­ment le culte de la per­for­mance et de l’ur­gence, la concur­rence exa­cer­bée ou encore la géné­ra­li­sa­tion des méthodes d’évaluation. 

« La nature alié­née du tra­vail appa­raît net­te­ment dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte phy­sique ou autre, on fuit le tra­vail comme la peste. Le tra­vail alié­né, le tra­vail dans lequel l’homme se dépos­sède, est sacri­fice de soi, mor­ti­fi­ca­tion. Enfin, l’ou­vrier res­sent la nature exté­rieure du tra­vail par le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appar­tient pas; que dans le tra­vail l’ou­vrier ne s’ap­par­tient pas à lui-même, mais à un autre ».

Karl Marx

Veiller à ce que cha­cun puisse trou­ver sa juste place avec digni­té, dans un monde du tra­vail déli­vré du sen­ti­ment d’être aspi­ré par la vis-sans-fin du capi­ta­lisme broyeur, sans ostra­cisme, pres­sion, har­cè­le­ment moral, conflit de valeurs, et avec le sen­ti­ment de se réa­li­ser autant que de réa­li­ser, par son tra­vail...

A défaut de dis­po­ser des moyens poli­tiques pour agir, voi­là de belles soi­rées pour l’es­prit des femmes et des hommes authen­ti­que­ment de gauche, en matière de tra­vail, comme en toutes autres.