Crédit photo : Martin Wilhelm

Monsieur le rédacteur en chef de L’Alterpresse68,

En découvrant votre article publié le 1er avril et consacré à l’action du Groupe BDS 68 contre la représentation de la « Compagnie BATSHEVA » à Mulhouse, il y a une bonne quinzaine de jours, nous avons cru, un petit instant, à un canular, certes très inventif, du style « Poisson d’avril ». En effet, qui aurait cru qu’un média se revendiquant alternatif et à contre-courant puisse autant reprendre les arguments et les logiques de la Filature et de la Compagnie israélienne BATSHEVA ? Qui aurait imaginé qu’après votre participation à une conférence de presse, il y a plus d’un mois, à laquelle vous n’avez consacré aucune ligne, vous nous pondriez « un si gentil article » écrit par … personne recyclant l’argumentaire de Monsieur Le Directeur de la Filature voire celui de Monsieur Ohad Naharin lui-même ?

Nous pourrions reprendre point par point votre article et instaurer un « débat stérile » avec vous en démontrant des imprécisions ou des incompréhensions du sujet principal à savoir le sens politique de boycott culturel dans un contexte colonial. Mais, en tenant compte de l’importance du sujet et en respectant les valeurs qui ont été à votre genèse, nous vous apportons des précisions sur deux points et
vous proposons une manière originale de débat et de réflexion sur le sujet de notre désaccord.

1er point : Le droit international comme boussole :

De notre point de vue, l’incongruité de votre article réside dans l’angle de vue que vous optez pour observer et analyser notre/nos actions de boycott et notamment de boycott culturel. En effet, Sachez-le, le mouvement BDS fait le choix politique d’avoir le droit international, avec toutes ses imperfections, comme boussole de ses positionnements et le cadre de ses actions. Il nous parait étonnant que dans votre très long article consacré aux actions de notre groupe même une seule fois n’est faite mention du droit international.

Ainsi, quand nous citons le régime colonial, vous n’entendez que le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou ; quand nous évoquons le sens d’un spectacle dans un contexte de crime de guerre vous nous énumérez ses qualités artistiques ; quand nous parlons des institutions liées à un Etat génocidaire, vous nous citez des individus et leurs qualités et compétences personnelles ou leurs positionnements politiques au sein d’un régime qui piétine le droit international depuis son instauration.

Certes l’incompréhension restera totale entre nous si vous ne vous rappelez pas que le mouvement BDS n’appelle jamais au boycott en fonction de la qualité ou non des événements ou des personnes impliquées, mais toujours en fonction de la signification et de la portée idéologique et politique des événements. La compagnie de danse Batsheva est bien une actrice majeure de la politique culturelle
du régime colonial israélien, et donc à ce titre et à ce titre seulement, la cible d’actions non violentes d’appel au boycott, au désinvestissement et aux sanctions.

2ème point : la déontologie journalistique comme repère :

Nous étions très surpris par des imprécisions, des fausses informations, des partis-pris voire un argumentaire à sens unique dans votre article. Si nous pourrions douter que « la présence, parmi vos bénévoles, d’une militante condamnée par la France au motif d’avoir participé à une action de boycott de produits israéliens … » ne vous prémunit pas contre les amalgames divers relevés dans votre article, nous affirmons que le statut de média indépendant et alternatif ne vous exonère pas du respect des règles de déontologie journalistique, … bien au contraire. Point d’allusion à notre conférence de presse où votre média a été invité et traité au même titre que le(les) journaux locaux dits « dépendants » ; point d’argument repris parmi le dossier de presse bien fourni, … et par-dessus tout, une pure invention de nos slogans (mort à Batsheva, …), jamais formulés.

Et une proposition…

Ces courtes réflexions n’épuisent pas les deux sujets : l’analyse politique et le traitement médiatique de la question palestinienne en général et du mouvement BDS en particulier. Au-delà de notre droit de réponse, nous restons entièrement disponibles pour tous échanges publics que vous souhaiteriez, notamment débats retransmis en direct selon toutes modalités qui vous conviendraient. L’organisation prochaine de l’Eurovision à Bâle avec une participation israélienne et une chanteuse ex – otage pourrait, par exemple, servir d’un bon sujet pratique à nos échanges.

  • Par delà les effets de manche de ce texte, nous maintenons l’intégralité de nos propos, notamment les menaces (isolées) proférées contre la compagnie, à propos desquelles nous disposons de témoins
  • L’organisation évoque le massacre contre les palestiniens et la destruction de Gaza depuis octobre 2023, à l’appui de son boycott artistique, alors que Naharin, en particulier, est l’objet du même boycott de principe depuis près de 10 ans
  • Plaider l’absence d’autonomie critique d’un artiste, vecteur obligé du soft power israélien, invoquer une forme de pusillanimité politique à son endroit parce que son engagement parait trop timoré, ou alléguer une forme de responsabilité passive à un crime d’État, et/ou à des crimes de guerre, perpétrés par le gouvernement de son propre pays, quand lui-même dénonce sa barbarie, et se positionne en défenseur de la cause palestinienne, est le nœud central de notre désaccord avec BDS
  • S’aliéner délibérément des soutiens d’importance à la lutte pour le droit des palestiniens à vivre et disposer librement d’eux-mêmes, a fortiori lorsqu’ils émanent de la puissance occupante, nous parait impensable, tout comme il l’est pour beaucoup, en témoigne le peu de soutien dont BDS a pu jouir sur cette affaire
  • Le récent boycott lancé par BDS à l’endroit du film « No other land », dès lors qu’il fut gratifié d’un oscar à Hollywood, témoigne, hélas, de son sectarisme
  • Pour ce qui concerne les orientations de notre média, rappelons à toutes fins utiles, qu’il n’est pas un relais de communication. Nous manquerions alors, véritablement, à la « déontologie », dont le droit de réponse de BDS nous accuse. Asseoir sa légitimité dans un paysage médiatique local dévasté ne consiste pas à se prétendre « désengagé ». Bien au contraire. Mais c’est d’abord et surtout se délester de toute affiliation ou parti-pris militants. Et ceux-ci attendent ou escomptent d’ailleurs souvent un retour sur « investissement », en se prévalant de notre authentique ancrage éditorial à gauche, comme si nous n’étions que des obligés. Ceux-là mêmes ne s’interrogent pourtant pas (sauf rares exceptions), sur les raisons pour lesquelles ils ne soutiennent en rien la pérennité économique d’une presse locale libre telle que la nôtre, soit en s’y abonnant, soit en lui concédant des dons
  • A ce sujet, il apparaît utile de préciser que nous n’avons pas été invités en tant que média à la réunion préparatoire de BDS sur Mulhouse : nous nous sommes invités, et avons librement choisi de ne pas la relater par souci de se concentrer sur les manifestations
  • Enfin, appeler au dialogue en fin de texte après avoir fait état du « débat stérile » qui consisterait à réfuter nos arguments, illustre une inconséquence supplémentaire du collectif
  • A contrario, des moyens stériles et confus peuvent quelquefois desservir une fin aussi juste et légitime que le combat pour la libération de la Palestine
  • Pour conclure : le boycott culturel pavlovien de BDS constitue à notre sens une absurdité contre-productive. Mais elle nous est peut-être salutaire, en tant que média, en ce qu’elle vérifie pleinement notre liberté par rapport à la focale militante