N.B Cet article aurait dû paraitre il y a une bonne semaine, mais en raison de problèmes d’organisation interne sans lien avec son contenu, nous ne pouvons le publier qu’aujourd’hui.

Crédit photos : Martin Wilhelm

Nos lecteurs ne peuvent douter de l’engagement que le journal a toujours tenu pour la cause palestinienne (près de 70 articles publiés depuis 2014), et avec elle, la solution prônant l’existence d’une solution à deux États (Palestine et Israël), voire idéalement d’un État confédéral bi-national, même si parmi les parties prenantes, de tels scénarios politiques se sont éloignés. Les haines semblent avoir redoublées comme jamais, que ce soit depuis le massacre du 7 octobre, ou le probable génocide (qualificatif envisagé sérieusement par la CPI) perpétré par le gouvernement Netanyahou, sur le territoire de Gaza, au point que toute idée même de cohabitation inspire du rejet de part et d’autre.

A l’intérieur du mouvement palestinien, et dans l’ensemble des groupes internationaux défendant leurs droits fondamentaux, le groupe BDS, que l’on connait particulièrement bien ici, puisque l’une de nos bénévoles fait partie des militants condamnés par la France au motif d’avoir participé à une action de boycott de produits israéliens manufacturés en territoires occupés palestiniens, avant que d’être relaxée avec ses compagnons par la Cour européenne des droits de l’Homme, dispose d’un actif substantiel en matière de résistance active contre l’occupant israélien.

À Mulhouse, avec l’AFPS Alsace, le collectif local de BDS a donc résolu de concentrer ses efforts de boycott culturel sur Naharin’s Virus, une représentation chorégraphiée par Ohad Naharin, figure majeure de la danse contemporaine, de nationalité israélienne et américaine.

Bien que Naharin soit reconnu comme un artiste critique vis-à-vis du gouvernement israélien et favorable aux droits des Palestiniens, son œuvre s’est retrouvée au cœur des actions du collectif BDS en France, et donc à Mulhouse.

Le collectif cherche à dénoncer toute forme de présence culturelle israélienne en France, et appelle régulièrement au boycott de productions et manifestations qui en émanent.

Une mobilisation disproportionnée… des forces de l’ordre !

La mobilisation autour des deux soirées à La Filature des 20 et 21 mars a surtout été marquée par une présence policière très significative. Une compagnie entière de CRS enchâssait l’entièreté de l’établissement culturel… pour encadrer la vingtaine de militants palestiniens présents le jeudi, et la trentaine mobilisée le vendredi.

Bien que les militants soient restés pacifiques dans leur majorité, certains slogans entendus, tels que « Mort à Batsheva » (en référence à la compagnie de danse israélienne Batsheva Dance Company, historiquement liée à Ohad Naharin), ou « Massacrer ou danser, il faut choisir ! » (les formules changent en fonction des années, mais toujours pour tisser un lien causal entre l’exercice d’un art et le martyr palestinien), ont suscité une nette incompréhension dans le public.

Ces quelques rares slogans ont terni en partie l’image de la mobilisation, dont la fonction était avant tout de susciter des réactions, peut-être un dialogue avec des spectateurs présents sur le parvis.

Un boycott machinal

Le choix de boycotter Naharin’s Virus soulève pour le moins des interrogations. Ohad Naharin n’est pas seulement un chorégraphe mondialement reconnu (ce qui en soi ne justifierait aucune complaisance) ; il est aussi un artiste ayant pris des positions critiques à l’encontre du gouvernement israélien et exprimé son soutien au peuple palestinien.

Ce paradoxe rend le principe du boycott incongru, car il semble former une opposition politique contre une personne qui partage pourtant l’aspiration aux droits et libertés du peuple palestinien. Quand bien même celle-ci ne correspondrait pas à toutes les attentes ou exigences des militants pro-palestiniens.

L’œuvre elle-même est loin d’être un outil de propagande israélienne. Inspirée par la pièce Outrage au public de Peter Handke, Naharin’s Virus explore des thèmes universels tels que la fragilité humaine, les conflits identitaires, et la recherche d’équilibre dans un monde désuni. La pièce, saluée par la critique pour sa profondeur et son audace artistique, est une invitation à dépasser les clivages pour réfléchir ensemble sur nos présupposés universels.

Comprendre l’incompréhensible

En tant qu’observateurs sensibles à la cause palestinienne, nous comprenons la colère et l’indignation des militants face aux souffrances des populations de Gaza et de Cisjordanie. Le niveau d’abomination et de tensions exacerbées dans ce conflit par le gouvernement criminel de Nétanyahou légitiment pleinement des actions de sensibilisation.

Toutefois, boycotter délibérément un artiste qui soutient expressément les droits des Palestiniens et critique son propre gouvernement nous parait à toute le moins une erreur stratégique.

Le boycott systématique de toute création culturelle en provenance d’Israël risque de nuire à l’intérêt supérieur du mouvement BDS, le disperser, voire le marginaliser par son monolithisme, sans nuance ni distance (auto)critique, quand des artistes comme Ohad Naharin pourraient servir de ponts et de voix critiques utiles au dialogue.

Pour comprendre les cordonnées du conflit, il est utile de revenir à l’œuvre elle-même. Naharin’s Virus est une pièce chorégraphique puissante, où le langage du corps devient un outil pour explorer des idées complexes. Les critiques saluent cette œuvre comme une expérience artistique exceptionnelle, pleine de beauté et de profondeur, que souligne la virtuosité des danseurs et l’originalité de la mise en scène, qui mêle émotion brute et réflexion intellectuelle.

Mais l’expérience est également très éprouvante, en ce qu’elle malmène le spectateur, y compris par l’insulte, en s’appuyant sur des passages de la pièce provocatrice de Peter Handke.

La controverse autour du boycott de Naharin’s Virus à Mulhouse illustre les tensions qui surgissent lorsque logiques militantes et liberté artistique se télescopent. Bien que les motivations des militants de BDS soient compréhensibles, leur choix de cibler le même artiste engagé contre les injustices israéliennes semble incompréhensible.

Le rassemblement a été par ailleurs interdit par la préfecture en raison de troubles possibles à l’ordre public, d’où notre information selon laquelle la compagnie de CRS s’apprêtait à embarquer les militants, si ce n’était des efforts de médiation, émanant (notamment) de Benoit André, le directeur de la Filature, qui s’est proposé, en vain, de placer des tracts rédigé par les manifestants à disposition des spectateurs.

Le même Benoit André avait précédemment échangé par courrier avec les organisateurs :

Le choix d’accueillir ce spectacle est donc la double occasion de donner la parole à un des artistes Israéliens les plus clairement engagés aux côtés de la cause palestinienne et de présenter une œuvre qui porte très clairement un message reflétant cet engagement. C’est une voix qui porte haut et fort ! Il serait selon moi contre-productif, dans la démarche que vous défendez, de ne pas laisser cette voix s’exprimer alors qu’elle est en accord avec les fondements de votre action.

Je voudrais enfin préciser que nous avons fait le choix de financer la venue de la compagnie sans recourir aux aides proposées par le Service culturel de l’Ambassade d’Israël à Paris, marquant ainsi notre désaccord avec la position officielle de l’État d’Israël représenté par les services de son Ambassade.

Naharin’s Virus est une œuvre qui parle de fragilité, d’identité et de conflit, des thèmes qui résonnent justement dans le cadre du combat pour les droits des Palestiniens.

Dans ce cadre, la branche culturelle officielle du mouvement BDS, « PACBI » pour Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel (Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël), manque de cohérence, en se contentant de répéter un même schéma d’opposition frontale, partout où la compagnie israélienne se produit à travers le monde, cela au moins depuis 2018.

Peu importe, notamment, que la moitié des danseurs et danseuses ne soient pas israéliens et/ou juifs, ni que Naharin n’en soit plus le chef chorégraphe depuis 2018.

Le fondateur s’est d’ailleurs fait une philosophie de ces actes sporadiques de boycott (les menaces ont toutefois provoqué l’annulation en chaine de représentation en Europe, ces dernières semaines), à l’exception de quelques dates françaises.

Quoi qu’il en soit, le chorégraphe ne se voit pas du tout en martyr de la création, et son crédo demeure politique : «Les menaces de boycott, c’est un peu comme dormir avec un moustique dans la chambre, ce n’est pas très agréable. Mais un spectacle annulé, ce n’est pas un drame. Ce qui l’est, ce sont les Territoires occupés. C’est que des gens d’un même pays n’aient pas les mêmes droits et de sentir qu’il n’y a aucune volonté de régler ça.»

Interrogé, les militants de BDS prétendent ne vouloir s’en prendre qu’à la logique politique à l’oeuvre derrière Batsheva. S’ils disent ne pas en avoir contre Naharin, ses spectacles relèvent pour eux du soft power israélien.

Entre un quart et un tiers de la trésorerie de la compagnie provient en effet de subventions, dont certaines du ministère de la culture israélien. D’ailleurs la compagnie ne s’en cache pas, puisque ses comptes sont publics.

Dans une première version d’un texte explicatif, le collectif BDS 68 soutenait qu’en tant que créancier du ministère de la culture israélien, même de façon minoritaire, Bastheva devient nécessairement son obligé. Un raccourci qui nous renvoie à notre propre condition, qui sommes un média subventionné par le ministère de la Culture français : serions-nous des obligés du macronisme ?

Il est vrai que BDS68 fait état d’au moins 5 institutions privées, proches du gouvernement actuel, susceptibles d’avoir financé la compagnie. Malheureusement, nous n’avons pu trouver d’éléments matériels le documentant. Cela ne signifie pas que l’allégation soit infondée pour autant.

Mais le groupe de militants sait que ses seuls arguments financiers ne tiennent pas. Aussi faut-il en venir à récuser le positionnement personnel de Naharin, ou ses choix artistiques, lesquels ne seraient jamais assez clairement engagés en faveur de la cause palestinienne, bien qu’il ne cesse de clamer son soutien.

A preuve : le mot « Plastelina » apparait progressivement sur le mur-tableau lors de la représentation. N’est-il pas même fichu d’oser y porter correctement l’inscription Palestina ? Peu importe que cela renvoie à un registre symbolique, la pâte à modeler ou plasticine, en anglais, ce qui illustre la condition même du territoire palestinien : un espace trituré, raboté, amputé.

Loin, par exemple, du parti-pris choisi par le chorégraphe israélien Emmanuel Gat, lequel a projeté des messages sur la situation humanitaire catastrophique dans la bande de Gaza, dans le cadre de son dernier spectacle au Festival d’Avignon, en 2018.

Une information soulignée dans un article publié par Politis, en octobre 2018, et rédigé par… BDS !

Pour autant, faut-il préciser que Gat est un admirateur de Naharin, et a réalisé avec lui certaines créations, notamment en 2022, au cours de « Montpellier Danse« . BDS appellera-t-il à boycotter Gat ?

Lors de la première représentation, jeudi soir, 2 ou 3 militants pro-palestiniens présents dans la salle ont également manifesté leur désaccord directement devant la troupe. À la fin du spectacle, lors des saluts des danseurs, ils ont scandé des slogans pro-palestiniens et sorti des drapeaux palestiniens, avant de quitter précipitamment la salle.

Mais cela témoigne peut-être surtout de l’incapacité d’une partie des militants, quels qu’ils soient, politiques, associatifs… à prendre en considération le langage symbolique propre à certains arts, quand eux-mêmes sont nécessairement tenus par des formes d’actions s’appuyant sur le tangible, le concret ou l’immédiat.

« Pas d’autre terre« … que le réel

Le film « No other land » illustre plus que tout les errements des collectifs BDS et de leurs soutiens, notamment à la gauche radicale. Le film, dont nous avons parlé ici, sorti au cinéma en novembre 2024, explore et documente la lutte pour la survie des villages palestiniens de Masafer Yatta, dans le sud de la Cisjordanie, face à l’expulsion systématique menée par l’armée israélienne, qui compte y installer un camp militaire, et de fait y favoriser l’implantation de colonies.

Basel Adra, jeune militant palestinien, résiste depuis son enfance au déplacement forcé de son peuple par l’armée israélienne à Masafer Yatta, une région de Cisjordanie, et filme méthodiquement la destruction progressive des villages de sa terre natale, dont les soldats israéliens démolissent les maisons et expulsent les habitants.

S’il met en lumière la destruction progressive des villages palestiniens et les efforts désespérés des habitants pour résister, il puise sa force d’âme dans l’amitié entre Basel Adra, activiste palestinien issu de l’un de ces villages détruits, et Yuval Abraham, journaliste israélien critique envers son propre gouvernement, et que l’on voit être traité de “mauvais juif”, parce qu’il lie comme indissociable le sort de deux peuples qui ont tout à faire ensemble.

Le film est sacré aux oscars 2025, bien qu’il n’a jamais trouvé de distributeur américain pour se risquer à le diffuser sur le territoire américain. Dès lors, BDS, ou des organisations comme le « NPA-Révolutionnaires », tentèrent de justifier le boycott du film, évoquant notamment le principe d’une lutte contre la « normalisation ».

Il en résulte une logomachie absconse au dernier degré, ou il est impossible d’en retirer une position claire, mais est-ce bien nécessaire ? « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrive aisément« , rappelait utilement M. Boileau.

A contrario, des Palestiniens habitant les villages évoqués dans le film s’expriment dans « Worker’s liberty« , une publication très marquée à gauche, se revendiquant du socialisme démocratique et du trotskisme critique. Ils y remettent les pendules à l’heure, à la manière de la phrase de Romain Gary : « Le courage, c’est de comprendre sa propre réalité avant de l’assumer. Les postures, elles, ne demandent que des spectateurs. » :

« Je ne sais pas de quoi parlent les gens de BDS », a déclaré Jihad Al-Nawaja, chef du conseil du village de Susiya. « Qu’est-ce qu’ils veulent de nous ? Je veux que vous me citiez mot pour mot : je vous jure qu’après de nombreuses années de lutte, de confrontations, d’arrestations, de passages à tabac et de démolitions, je sais – je ne pense pas, je sais – que sans des gens comme Yuval et des militants juifs d’Israël et du monde entier, la moitié des terres de Masafer Yatta aurait déjà été confisquée et rasée. C’est grâce à leur aide que nous avons pu rester ici ».

« En ce qui me concerne, Yuval est bien plus palestinien que la plupart des commentateurs en ligne qui l’attaquent – il est palestinien jusqu’au bout des ongles », a poursuivi M. Al-Nawaja. « Il est juif et israélien, mais il comprend exactement ce qui se passe ici, tout comme moi, et il a choisi de se tenir à nos côtés. Yuval et des dizaines de personnes comme lui ont vécu avec nous, mangé avec nous, dormi dans nos maisons et affronté les soldats et les colons à nos côtés tous les jours. J’invite tous les détracteurs à éteindre leurs climatiseurs, à monter dans une voiture et à venir vivre ici avec nous pendant une semaine. Ensuite, nous verrons s’ils m’appellent encore à boycotter le film ».

Tariq Hathaleen, un militant du village d’Umm Al-Khair, a expliqué : « Tout ce que nous défendons ici est en danger. Nous subissons des attaques quotidiennes de la part des colons. Le soir même où le monde entier parlait de l’Oscar remporté par [No Other Land], les colons se sont organisés et sont venus se venger. À tous ceux qui examinent la légitimité de notre lutte, je dis : prenez vos déclarations, transformez-les en jus, buvez-le et calmez-vous.

« Je participe personnellement à cette lutte depuis plus de vingt ans », poursuit Hathaleen. « Après mûre réflexion et discussion, nous avons décidé à l’époque d’accueillir tous les sympathisants qui s’identifient à nous sur le terrain. Il y a vingt ans, des groupes d’Israël et de l’étranger sont venus, et je les ai accompagnés. Pour moi, ils représentent une force que je ne peux pas me permettre d’abandonner. Pendant toutes ces années, nous avons entendu les accusations du mouvement de boycott à notre encontre – nous nous y attendions.

Le militant Hathaleen pense que l’écrasante majorité des habitants de la région continue de soutenir cette décision d’accueillir des activistes israéliens dans la co-résistance, surtout maintenant que la communauté se sent plus vulnérable que jamais. Pour Nidal Younis, chef du conseil du village de Masafer Yatta, le succès de No Other Land aux Oscars ne doit pas seulement être célébré, mais utilisé « comme un levier pour mettre en lumière ce qui se passe à Masafer Yatta et dans toute la Palestine ». Dans la réalité actuelle, avec la violence des colons et les attaques quotidiennes contre nos communautés, ainsi que le déclin moral de la société israélienne, ce film est un cri très fort contre l’oppression et l’injustice.

Aucun film ne peut apporter une justice historique à notre peuple, mais c’est l’un des moyens disponibles dans notre lutte, et il doit être utilisé dans nos efforts internationaux » En ce qui concerne la déclaration de PACBI contre le film, Younis a déclaré « Je respecte la critique : Je pense moi-même que le film appelle à la justice au sein du régime de facto [existant], et je ne l’accepte pas. Mais les avantages l’emportent sur les inconvénients et le film ne devrait pas être boycotté. Il raconte notre histoire, l’histoire palestinienne – il n’y a pas d’histoire israélienne dans ce film. Yuval est un véritable partenaire, comme le sont tous les militants internationaux et juifs qui dorment à Masafer Yatta et nous défendent contre les attaques des colons et de l’armée.

(Traduit de l’anglais)