Crédit photos : Martin Wilhelm
A Guebwiller
À Guebwiller, la « marche des résistances » a pris une ampleur inattendue pour une petite ville de 11 000 habitant-e-s, avec un cortège estimé entre 300 et 350 personnes, porté par un socle associatif très localisé et résolu à rendre visibles les enjeux du Florival, des terres agricoles, de l’eau, et des libertés, dans un format très incarné.
Alain Diot, d’Alternatiba Soultz, nous a décrit en détail les pressions et réticences initiales de la municipalité à autoriser un véritable défilé de rue, les services ayant tenté de cantonner la manifestation au parc de la Marseillaise par crainte de « casseurs » et d’atteintes aux vitrines, avant qu’une marche de près de deux kilomètres ne soit finalement obtenue après insistance des organisateurs.
Les édiles étant peu coutumiers de ce genre de démonstration dans un bourg à la réputation paisible, ils pesèrent autant que possible sur les organisateurs qui eurent du mal à en croire leurs esgourdes : « Ils nous ont carrément dissuadés de faire la marche… Pourquoi ne pas rester dans le parc, un endroit fermé ? », raconte encore Alain Diot en les citant, soulignant le caractère infondé de ces peurs à Guebwiller et saluant, au final, une manifestation « superbe » où « 300 à 350 personnes » ont « crié résistance » dans les rues.
Le cadrage local a également fait place à des paroles de terrain sur l’artificialisation des sols et la défense des terres nourricières, grâce à un militant du Daweid (ici et là dans nos colonnes), rappelant que « l’on ne tient qu’à un mètre de vie » et alertant sur une « surface énorme » menacée à l’entrée de la vallée, relayé par un représentant de la Confédération paysanne appelant à des perspectives maraîchères pour nourrir durablement le bassin de vie.
Il aura (aussi) été question de mobilités douces, en l’occurrence du retour du train à Guebwiller (de type « train très léger » expérimenté dès 2026 en Moselle). La ligne de la capitale du Florival a en effet été désaffectée depuis 1992. Un fragile projet de réouverture est à l’étude sous la forme d’un tram-train.
Cette « grammaire » du proche – terres, eau, agriculture vivrière – a été mise en résonance avec les libertés publiques, au travers d’un moment fort: le témoignage de Bernadette Kohler, grand‑mère de Cécile Kohler, détenue en Iran depuis 2022 avec son compagnon Jacques Paris, qui a retracé les mois de silence, la dureté des conditions de détention (Evin puis transfert après juin 2025), et l’angoisse d’une famille suspendue à de rares appels, avant d’appeler à la « liberté pour Cécile et Jacques ».
Ce fil des libertés s’est prolongé avec une prise de parole de Jacques Muller, au nom du CCFD‑Terre Solidaire, articulant les luttes « ici et là‑bas » contre l’extractivisme, l’accaparement de l’eau et des terres, la restriction des droits, et rappelant que les plus pauvres sont les premières victimes du dérèglement, dans une exigence de solidarité internationale concrète.
A Colmar
À Colmar, la déclinaison de la journée (moins de 50 personnes présentes) a pris un tour forcément plus ramassé (à tel point qu’on ne comprend pas bien pourquoi les organisateurs ne se sont pas mêlés à ceux de Guebwiller), mais fidèle à la convergence « climat, justice, libertés », avec une trame de messages très proche des constats scientifiques et politiques exposés dans l’intervention « Sur la situation climatique », référant au bilan Copernicus (2024 année la plus chaude) et à la multiplication d’événements extrêmes en 2025, de vagues de chaleur aux pluies diluviennes en Europe.
Cette parole a replacé le Haut‑Rhin dans une perspective européenne et géopolitique: décarbonation, indépendance énergétique, urgence d’un moteur de transition qui conjugue justice sociale et réorganisation industrielle, à l’aune des arbitrages qui se joueront à la COP30 prévue à Bélem en novembre 2025.
Dans cette veine, la critique de l’érosion du débat écologique en France, devenu « un gros mot » pour certains, s’est doublée d’un appel à re‑politiser la question climatique au croisement des inégalités et du partage des richesses, afin de sortir de la dépendance aux fossiles tout en sécurisant l’emploi et le tissu productif.
Ce cadrage plus programmatique, à Colmar, se fait l’écho des convergences entendues à Guebwiller: le continuum « terres‑eau‑libertés » du CCFD et des collectifs paysans y trouve un prolongement dans l’argumentaire d’une transition juste, qui lie sortie des fossiles, souveraineté énergétique et protection sociale, en soulignant que chaque échelon – de l’international au local – compte dans l’architecture de la réponse. La journée colmarienne a ainsi joué un rôle de passerelle entre les urgences du terrain et l’horizon des politiques climatiques européennes, en assumant une tonalité pédagogique sur les faits, les ordres de grandeur et les leviers d’action.
A Strasbourg
À Strasbourg, la mobilisation a bénéficié d’un ancrage militant dense et inter‑organisations, avec la Confédération paysanne très présente ce jour‑là et rappelée depuis Guebwiller comme engagée « tous les jours » sur plusieurs fronts, y compris dans la capitale européenne, ce qui a contribué à répartir les forces et à expliquer l’équilibre des cortèges à l’échelle régionale.
La place strasbourgeoise a ainsi servi de hub pour la « grammaire commune » mise en lumière dans tout le mouvement: justice climatique, défense des biens communs, refus de l’extractivisme, et vigilance démocratique face aux rétractions de l’État de droit, thèmes portés de manière très explicite dans les interventions relayées à Guebwiller par le CCFD.
Dans cette circulation des causes, la focale alsacienne a aussi intégré des dimensions de libertés publiques et internationales: la voix de Strasbourg s’articule avec celles entendues à Guebwiller sur les prisonniers, mais également avec la mise en contexte de la situation en Kanaky rappelée à Guebwiller par Cécile Germain, pour qui « la Kanaky a besoin de notre soutien… l’ONU dit que c’est une colonie à décoloniser », et pointe la détention à Lutterbach, près de Mulhouse du leader indépendantiste Christian Tein puis sa libération (il est toujours aujourd’hui en métropole), et questionne les reculs potentiels induits par l’« accord de Bougival » au regard du droit à la décolonisation reconnu par l’ONU.
Ce va‑et‑vient entre terrains alsaciens et horizons mondiaux a donné à Strasbourg une teinte de « carrefour » où s’agrègent climat, social et libertés: l’idée maîtresse, réaffirmée par les interventions climatiques de fond, est que la décarbonation n’est plus opposable à l’emploi ni à la compétitivité et qu’elle constitue au contraire la voie d’indépendance – ce qui a nourri les slogans et les appels à poursuivre la mobilisation au‑delà de la seule journée du 28 septembre.
Dans cette perspective, la cohérence d’ensemble des trois marches alsaciennes apparaît : le territoire alsacien a relié la matérialité des luttes locales (terres, eau, libertés, mobilités douces, libertés fondamentales) au cadre systémique européen et international (transition, solidarités, droits), en assumant une narration commune des résistances « ici et là‑bas ».
Un choix singulier : pourquoi Guebwiller plutôt que Mulhouse ?
Le fait accessoire qui interroge dans l’organisation haut-rhinoise de la marche reste le choix de Guebwiller, là où l’on aurait pu s’attendre à voir Mulhouse capter la dynamique départementale, une anomalie apparente qui s’éclaire par la combinaison d’un tissu associatif tenace, et d’une résistance opiniâtre aux tentatives de cantonnement administratif.
Le témoignage d’Alain Diot (Alternatiba Soultz) documente une volonté municipale initiale de confinement dans un espace clos, justifiée par la peur de débordements hypothétiques, finalement déjouée par une stratégie d’insistance calme et méthodique des organisateurs, soucieux d’un vrai droit de cité pour la marche.
Cette victoire concrète – obtenir de marcher en ville – a produit un effet de levier dynamique et mobilisateur, visible dans la densité du cortège « Guebwilléro-Mulhousien », et la diversité des prises de parole.













































