Crédit photos : Martin Wilhelm
Ce jeudi 23 avril 2026, la salle de la chapelle Saint-Claire était comble, l’attention presque religieuse, et les applaudissements nourris. C’est dans ce cadre que Rony Brauman, ancien président de Médecins Sans Frontières (MSF) et figure majeure du débat humanitaire français, a donné une conférence intitulée Gaza, une guerre coloniale, à l’invitation du Collectif citoyen Mulhouse, en partenariat avec le Gaza collectif du Pays de Montbéliard. À ses côtés, Yacine Haffaf, médecin qui a lui-même travaillé sur le terrain à Gaza.
Hommage à Louis Schittly
La soirée s’est ouverte par une présentation rendue par Nadia Elahcene, coordinatrice de l’événement, qui a rappelé l’histoire fondatrice de MSF à travers la figure du docteur Louis Schittly, cofondateur de l’organisation avec Bernard Kouchner, né à Altkirch le 7 juillet 1938 et décédé le 1er janvier 2025 à Mulhouse à l’âge de 86 ans.
En invitant Rony Brauman à s’exprimer en Alsace, les organisateurs entendaient renouer avec cet héritage local d’un humanitaire « indiscipliné, lucide et profondément humaniste », fondé sur la conviction que soigner sans témoigner peut équivaloir à se taire devant l’injustice.
« Pour les supposés amis d’Israël, quand il n’y a pas de bruit en provenance de là-bas, tout se passe bien. Mais ce silence est une sorte d’abri derrière lequel la colonisation bat son plein »
« Tout allait bien jusqu’au 7 octobre » : le mensonge du silence
Préférant les échanges à la conférence magistrale, Rony Brauman a posé d’emblée le cadre de sa réflexion : la guerre à Gaza n’a pas commencé le 7 octobre 2023. « Pour les supposés amis d’Israël, quand il n’y a pas de bruit en provenance de là-bas, tout se passe bien. Mais ce silence est une sorte d’abri derrière lequel la colonisation bat son plein », a-t-il déclaré.
Il a rappelé les milliers de blessés et mutilés des Marches du Retour de 2018-2019, où des snipers tiraient précisément dans les genoux des manifestants pacifiques pour que « la chirurgie ne puisse pratiquement rien ».
Cette mise en contexte l’a conduit à dénoncer la triple catégorisation imposée à la population gazaouie par le discours israélien : « terroristes, boucliers humains et complices » — une logique qui fait de l’ensemble d’une population civile une cible légitime.
Le bilan : 90 000 à 100 000 morts, des civils à 90%
S’appuyant sur une analyse rigoureuse des chiffres, Brauman a estimé à « environ 90 000 à 100 000 » le nombre de morts directs liés aux bombardements israéliens à Gaza, auxquels s’ajoutent les décès indirects causés par l’effondrement du système de santé — infarctus, AVC, pathologies chroniques non soignées.
« 85 à 90% des victimes sont des civils non combattants », a-t-il affirmé, plaçant selon lui Israël « tout en haut de l’échelle de mortalité injuste » dans un contexte de conflit armé.
« Israël peut tuer, voler, spolier au quotidien et continue de faire l’objet d’une complaisance politique et médiatique »
Il a également relevé la singularité scandaleuse de la situation : tous les pays en guerre font l’objet de réprobation internationale et de sanctions, à une exception près. « Israël peut tuer, voler, spolier au quotidien et continue de faire l’objet d’une complaisance politique et médiatique », a-t-il constaté, tout en notant que cette complaisance « est en train de fléchir nettement ».
L’accord d’association UE-Israël : une récompense mal méritée
Brauman a consacré une partie significative de son intervention à l’accord d’association signé entre l’Union européenne et Israël en l’an 2000, censé couronner le processus d’Oslo. Or, à cette époque, « les colonies s’étaient multipliées par deux ou par trois » depuis 1993 — preuve qu’Israël avait « méthodiquement et énergiquement saboté » le processus de paix. L’article 2 de cet accord stipule pourtant le respect du droit international, et la colonisation, rappelle Brauman, « est un crime de guerre ».
Il a souligné que le simple fait de débattre aujourd’hui de la suspension de cet accord (via notamment une pétition européenne) au Conseil de l’Europe — que l’Allemagne et l’Italie bloquent — constitue déjà un signe de changement : « Demander l’abolition de ce statut était autrefois considéré comme un acte antisémite. Ce sont les mêmes qui commencent aujourd’hui à s’interroger ».
La guerre régionale : Iran, Liban et la fissure américano-israélienne
Élargissant le propos, l’ancien président de MSF a analysé le conflit régional engagé par Israël contre le Liban et par les États-Unis contre l’Iran, justifié par le prétexte d’armes de destruction massive — « le même mensonge qu’en Irak en 2003 avec la fiole de Colin Powell ». Il a évoqué avec émotion le bombardement d’une école iranienne le 28 février, faisant 150 à 170 victimes — des jeunes filles — sur lequel « on a entendu bien peu de choses ».
Brauman a identifié une divergence croissante entre les buts de guerre américains et israéliens. Là où Netanyahou cherche à « aplatir toute menace potentielle » dans l’ensemble du monde arabe, Trump chercherait désormais à « se retirer du bourbier dans lequel il s’est mis ». Cette « fissure dans le front », dit-il, est peut-être porteuse d’un espoir limité d’apaisement.
« Les Palestiniens n’existaient pas pour moi. J’étais sincèrement en dehors de cela par mon éducation »
Sionisme, antisionisme : une longue histoire juive
Répondant aux questions du public, Brauman est revenu sur son propre parcours : sioniste jusqu’à l’âge de 38 ans, c’est la première Intifada (1987-1989) et le documentaire Izkor – Les esclaves de la mémoire de son cousin Eyal Sivan qui l’ont conduit à rompre avec cette idéologie. « Les Palestiniens n’existaient pas pour moi. J’étais sincèrement en dehors de cela par mon éducation », a-t-il confié.
Il a rappelé que l’antisionisme fut d’abord une cause juive — portée par les libéraux assimilationnistes, les orthodoxes refusant un État fondé par des mains humaines, et les socialistes révolutionnaires du Bund — avant d’être instrumentalisé comme synonyme d’antisémitisme. Il a recommandé à ce propos l’ouvrage collectif Antisionisme, une histoire juive, édité par l’UJFP (Editions Syllepse).
Sur la solution : droits égaux ou guerre perpétuelle
À la question de savoir quelle sortie envisager, Brauman a répondu sans détour : l’alternative est « relativement binaire ». Soit une autorité commune — fédérale, confédérale ou autre — accordant des droits égaux à tous les habitants de la Palestine mandataire, soit « la guerre perpétuelle » — ce que les Israéliens nomment eux-mêmes « tondre la pelouse ».
Il a ajouté que la solution dite « à deux États » n’est pas moins utopique que la première, et que les pressions extérieures — boycott, suspension de l’accord d’association — restent les leviers les plus efficaces, en attendant une démocratisation intérieure qu’une minorité israélienne, dit-il, appelle de ses vœux
Une flottille en route pour Gaza
La soirée s’est conclue par l’intervention de Yacine Haffaf, médecin ayant travaillé à Gaza avec la Croix-Rouge internationale, qui a annoncé sa participation imminente à la Global Sumud Flotilla, une flottille de quelque 70 bateaux partis de Barcelone en direction de Gaza, dans l’espoir d’y acheminer du matériel médical et de maintenir la visibilité du conflit dans l’espace public. Les organisateurs ont également annoncé une prochaine soirée avec des journalistes reporters de guerre.



















