Crédit photos : Martin Wilhelm
Un échange riche d’expérience et de savoir-faire s’est tenu le 8 octobre 2025 au collège Kennedy de Mulhouse, organisé sous l’égide de « La Maison de la pédagogie« , autour de la thématique « Échanges autour de pratiques locales d’éducation aux médias et à l’information ».
L’invité principal, Jean-Pierre Véran, ancien inspecteur d’académie, y a croisé les regards de plusieurs acteurs du terrain, révélant des initiatives concrètes et des enjeux persistants dans ce domaine.
Présentation des intervenants
L’événement a réuni des professionnels de l’enseignement, du journalisme et du secteur associatif, tous engagés dans l’éducation critique aux médias :
- Jean-Pierre Véran, intervenant principal, ancien professeur de lettres et inspecteur d’académie en charge de la vie scolaire, co-auteur de Oser une école de la culture commune et spécialiste des liens entre éducation et démocratie.
- Anne Thiébaut, rédactrice en chef adjointe et journaliste depuis près de trente ans au sein du groupe EBRA (L’Alsace et DNA), intervient désormais en tant que cheffe d’édition en éducation aux médias, gérant une cinquantaine de projets éditoriaux dans les établissements.
- Laura Grétha, professeure documentaliste au collège Kennedy, a témoigné des difficultés à intégrer durablement l’éducation aux médias dans un emploi du temps déjà surchargé, en dépit d’un réel engagement personnel.
- Jean-Luc Wertenschlag, représentant de Radio WNE Mulhouse et de Radio Quetsch, a présenté une vingtaine d’années d’expérience dans l’animation d’ateliers de radio pour les jeunes, du primaire à la prison, et a annoncé l’organisation d’un forum ouvert sur l’éducation aux médias à Wittersdorf les 24 et 25 octobre prochains.
- Guy Lippert, membre d’un « Repair-Café » de Brunstatt, intervient dans les écoles sur les questions environnementales et la nécessité de contrecarrer les fausses informations.
- Edith Portal, déléguée générale de la Ligue de l’enseignement du Haut-Rhin, a souligné les difficultés financières croissantes des associations complémentaires de l’école publique, qui menacent leur capacité d’intervention.
- Deux membres de la rédaction d’Alterpresse68, sont venus faire valoir la voix de la presse indépendante d’intérêt public, comme moyen d’intéresser la jeunesse aux enjeux de société qui les concernent, au premier rang desquels l’environnement ou la justice sociale.
Projets et dispositifs présentés
Les participants ont détaillé plusieurs projets emblématiques, illustrant une diversité de méthodes pédagogiques :
- Anne Thiébaut a présenté deux opérations phares :
- Journaliste d’un jour (J1J) : Cette opération, en 31e édition, permet chaque année à près de 700 lycéens de « vivre une journée de journaliste ». Encadrés par des journalistes du DNA et de L’Alsace, ils produisent des articles et des vidéos sur des thèmes de société comme la diversité. L’opération culmine en novembre dans des rédactions éphémères installées à Mulhouse, Strasbourg et Colmar, avec un bouclage à 16h30. L’article produit est ensuite publié gratuitement en ligne, offrant aux élèves le sentiment de produire un contenu réel pour un public.
- Journal au collège (en 27e édition) : Dans ce cadre, des journalistes interviennent directement dans les classes, de la 6e à la 3e, pour accompagner les élèves sur des projets de presse écrite, sonore ou vidéo, avec une valorisation finale par un jury. Anne Thiébaut a insisté sur la préparation des enseignants via des tutos sur la rédaction d’article, la prise de vue ou la réalisation photo.
- Laura Grétha a décrit un projet de « classe de presse » co-construit avec une enseignante d’histoire-géographie, qui inclut des ateliers de mise en page avec Canva et un apprentissage des « 5W » -Qui, Quoi, Où, Quand, Pourquoi-, en bon français, malgré les limites des outils numériques disponibles et la difficulté de trouver du temps dans l’emploi du temps, et également un projet de livrodrome avec des élèves de 3e, qui ont par ailleurs animé une émission de radio d’une journée entière, une expérience de motivation et d’engagement très fort des élèves, qui ont souhaité renouveler l’expérience l’année suivante.
- Une ancienne enseignante en pédagogie Freinet a partagé le souvenir d’un journal d’école entièrement géré par les élèves, imprimé gracieusement par la mairie et qui a conduit à des discussions concrètes avec les élus, comme sur l’état des toilettes…
- Edith Portal a rappelé la tenue d’une « colonie apprenante » Graines de journaliste en 2021, où des collégiens avaient produit des podcasts sur le thème de l’alimentation, une expérience qu’elle juge complexe à renouveler à cause de la difficulté de motiver les adolescents.
Analyse des obstacles et des freins
Les échanges ont mis en lumière des obstacles récurrents et systémiques :
- Le « saupoudrage » des actions : Plusieurs intervenants, notamment Laura Grétha, ont dénoncé l’approche ponctuelle des projets, souvent réduits à la semaine de la presse. Jean-Pierre Véran a renchéri, jugeant que l’attente de changer l’école à travers un simple « discours sur les médias » est « insuffisante » et que l’éducation doit être ancrée dans une pratique soutenue.
- Le manque de temps et de formation : Les enseignants constatent que les formations de circonstance sont parfois déconnectées du terrain. De plus, les emplois du temps surchargés, notamment dans des établissements comme le collège Kennedy qui ne possède pas de principal adjoint, rendent difficile la mise en œuvre de projets transversaux.
- L’isolement des disciplines : Malgré les atouts du CDI, une clôture persiste entre les disciplines, les professeurs de sciences et de mathématiques y ayant moins souvent recours qu’elles-mêmes le déplorent.
- L’urgence face au numérique des jeunes : L’actualité des jeunes circule principalement sur les réseaux sociaux comme TikTok, ce qui rend plus crucial que jamais une éducation à l’information.
- L’absence de garantie à long terme sur la qualité rédactionnelle se pose aujourd’hui même auprès du groupe EBRA, qui passe pour être le fer de lance informationnel dans tout l’Est de la France, et dont on apprend qu’elle pourrait se défaire des dépêches de l’AFP au profit de solutions numériques orientées IA...
Intervention de Jean-Pierre Véran
Jean-Pierre Véran a tiré un fil rouge à travers les témoignages, en formulant des réflexions critiques et des propositions fondamentales :
- Il a insisté sur la nécessité que l’éducation aux médias ne se limite pas à la consommation mais implique la production de contenus par les élèves, perçue par eux comme un espace de liberté et de responsabilité.
- Il a mis en exergue le rôle indispensable des 10 heures de vie de classe annuelles (prévu par la loi), trop souvent absentes des emplois du temps. Pour lui, elles constituent un « ballon d’oxygène » pour la démocratie scolaire, car elles permettent aux élèves de prendre la parole, de débattre et de développer leur esprit critique, des compétences fondamentales pour la citoyenneté.
- Il a établi une distinction essentielle entre l’information, qui vise la vérification, la contradiction et la nuance, et la communication, qui cherche à valoriser une action ou une image, sans nécessairement intégrer de contradiction.
- Il a évoqué le projet « Notre école, faisons-la ensemble » d’Emmanuel Macron. Ce projet, qui proposait de financer des initiatives locales, a été cité comme un exemple symptomatique de l’écart entre le dire et le faire dans l’éducation, car il a été abandonné après la première année, malgré un succès initial.
- Enfin, il a appelé à aller au-delà de l’apprentissage technique de repérage des fake news. Il a plaidé pour une éducation qui suscite « le goût de la complexité » et « la passion de la recherche » en exposant les jeunes à des récits d’information denses et exigeants, qui leur donnent envie d’en savoir plus, tout en apprenant à questionner les sources et les paroles.















