Crédit photos : Martin Wilhelm

Près de 400 personnes ont défilé samedi après‑midi dans les rues de Mulhouse pour dénoncer les offensives contre le Rojava, région rebelle autonome de fait dans le nord et le nord-est de la Syrie, majoritairement habitée par des Arabes, et réclamer la reconnaissance politique de l’autonomie politique kurde en Syrie. À l’initiative de l’Association culturelle kurde de Mulhouse, le rassemblement a mêlé revendications internationales, féminisme politique et appel à une mobilisation durable en Alsace.

Une place de la Bourse aux couleurs du Rojava

Le rendez‑vous était fixé place de la Bourse, où plusieurs centaines de personnes se sont réunies avant de partir en cortège dans la ville. Les drapeaux jaune, rouge et vert du Rojava se mêlaient aux banderoles des organisations politiques et associatives venues apporter leur soutien. Autour de l’Association culturelle kurde, on retrouvait notamment des militant·es du PCF, du NPA révolutionnaire, de la Ligue des droits de l’homme, du centre Alévi et du mouvement démocratique des femmes, ainsi que des élu·es municipaux de la liste « Mulhouse Cause Commune ».

La manifestation s’inscrit dans la continuité d’un premier rassemblement organisé la semaine précédente, que les responsables kurdes ont choisi de reconduire face à l’aggravation de la situation au nord‑est de la Syrie. Les organisateurs insistent sur le caractère organisé et pacifique de la mobilisation : consignes strictes pour ne pas bloquer le tramway, marche par rangs de cinq, vigilance collective face à toute provocation.

Une ouverture en hommage aux victimes et à la résistance

La prise de parole d’ouverture a été précédée d’une minute de silence en mémoire de « toutes celles et tous ceux qui ont sacrifié leur vie en résistant avec courage et conviction contre l’obscurantisme, l’oppression et l’injustice ». Ce moment de recueillement a posé le ton d’une manifestation qui se veut autant hommage aux victimes qu’affirmation d’une volonté de résistance prolongée.

Un chant kurde entonné en début de rassemblement a rappelé la dimension culturelle et identitaire de la lutte, avant que les discours ne mettent l’accent sur le Rojava comme expérience politique menacée. Dès les premières interventions, les orateurs soulignent que les Kurdes « ne se soumettent pas » et que leur combat s’inscrit dans un internationalisme des peuples, des Kurdes aux autres minorités visées en Syrie.

Le Rojava, révolution des femmes et enjeu constitutionnel

Une militante du mouvement des femmes kurdes a lu un long texte revenant sur le rôle décisif des combattantes du Rojava, notamment face à l’État islamique. Elle rappelle que la « révolution du Rojava » est connue dans le monde entier comme une « révolution des femmes », qui a placé la participation égale des femmes au cœur des institutions et des lois. Les lois sur les femmes, la co‑présidence paritaire et l’inscription de l’égalité dans tous les domaines sont présentées comme des conquêtes aujourd’hui directement menacées.

Sur le plan politique, le tract insiste sur la nécessité d’un « statut officiel pour le Rojava dans une constitution démocratique » future en Syrie, garantissant les droits collectifs des Kurdes et des autres minorités. Les militantes exigent l’arrêt de toute normalisation avec un « régime islamiste misogyne » et la mise en place d’une mission de surveillance du cessez‑le‑feu, ainsi qu’une zone de protection pour les populations.

Tant qu’il n’y aura ni reconnaissance officielle ni garanties pour les acquis de la révolution des femmes, « nous ne quitterons pas les rues », martèle le texte, conclu par l’appel « Statue pour le Rojava, défendez la révolution des femmes » et par les slogans « Jin, Jiyan, Azadî » – femme, vie, liberté.

Les grandes puissances mises en cause

Plusieurs interventions ont directement mis en cause le jeu des puissances régionales et internationales qui, loin d’apaiser, « exacerbent les tensions et alimentent les affrontements ». Un représentant a dénoncé l’utilisation de groupes djihadistes par des pouvoirs islamistes contre les Kurdes, évoquant en particulier les attaques menées par le gouvernement de transition syrien et les groupes islamistes qui lui sont liés.

Un militant a détaillé le rôle des forces kurdes dans la défaite de l’État islamique et la garde de milliers de combattants de ce groupe dans les prisons de la région, soulignant qu’une offensive contre le Rojava menace de déstabiliser toute la zone. Les orateurs relient cette offensive à un feu vert donné par les États‑Unis et d’autres puissances, y voyant un nouvel épisode de l’instrumentalisation puis de l’abandon des Kurdes par les grandes capitales. Le président français et son gouvernement sont appelés à « arrêter de se soumettre à l’impérialisme américain » et à redonner à la diplomatie française un rôle autonome pour obtenir un cessez‑le‑feu et une solution politique respectueuse des droits des peuples.

Minorités alliées et appel à la solidarité internationale

La manifestation a également donné la parole à des représentants d’autres communautés, notamment un intervenant druze venu témoigner au nom de la « montagne de Bachan ». Un responsable kurde a rappelé les massacres visant des Alaouites puis des Druzes, présentés comme emblématiques d’un pouvoir qui « règne par la terreur » et s’en prend à l’ensemble des minorités de Syrie. La présence de ce représentant druze, « le bienvenu » selon l’organisateur, illustre la volonté de construire une solidarité entre peuples victimes de la même politique de répression.

Gérard Moine, pour la Ligue des droits de l’homme a, de son côté, exigé « la cessation des combats » et la poursuite de discussions effectives permettant d’assurer l’autonomie kurde, la protection constitutionnelle des droits politiques et culturels des Kurdes et une Syrie « démocratique, inclusive de toutes ses communautés et respectueuse de l’État de droit ». Les prises de parole des organisations révolutionnaires ont, elles, conclu en appelant à « la solidarité internationale des peuples » et au respect du droit des peuples à disposer d’eux‑mêmes, contre tous les impérialismes.

Au moment où le cortège s’est ébranlé dans les rues de Mulhouse, les consignes de discipline et de non‑violence ont été réaffirmées, les organisateurs rappelant qu’ils sont là « pour utiliser [leur] droit démocratique » et que leur peuple est « organisé et bienveillant ». Au rythme des slogans « Vive le Rojava », « Jin, Jiyan, Azadî » (femme, vie, liberté) et des appels à défendre la révolution des femmes, les manifestants ont voulu faire de ce samedi mulhousien un relais local d’une bataille qui se joue à plusieurs milliers de kilomètres, mais dont ils affirment qu’elle concerne l’ensemble des forces démocratiques en Europe.

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