Crédit photos : Martin Wilhelm
Jouée le jeudi 29 et vendredi 30 janvier dans la salle modulaire de la Filature, dans le cadre du festival Momix, la pièce de théâtre jeunesse Le poids des fourmis annonce son programme par son titre : rappeler aux adolescent·es qu’ils et elles sont nombreux, potentiellement puissants, et que leurs corps minuscules pèsent plus lourd qu’on ne croit.
Sur le papier, on pourrait se réjouir : une pièce jeunesse qui parle de réchauffement climatique, de violence publicitaire, de capitalisme, de patriarcat, d’angoisse politique, et qui confie ce matériau à deux personnages adolescents, Jeanne et O., censés prendre la parole à la première personne du pluriel.
Pourtant, au fil des scènes, l’impression s’impose que le texte de David Paquet ne fait pas vraiment de théâtre politique, mais surtout un grand sermon « progressiste » emballé dans un parlé québécois surjoué, où la complexité des rapports de forces reste largement hors‑champ.
Une oralité québécoise qui vire au procédé
Le premier contact avec la pièce, c’est donc cette langue. Paquet choisit une oralité québécoise très marquée, truffée de québécismes, de répétitions et de punchlines, supposée coller à des adolescents issus de la Belle Province.
On entend très vite les tics : « médaille de marde », « péter sa coche », « brassées », « vingt piasses », « fuck toute », « pognés avec moi », « t’es lourd, je te regarde pis je suis fatigué ». Le directeur ouvre la pièce à l’interphone en résumant tout :
« Comme vous savez, l’année passée on s’est retrouvés dans le palmarès des pires institutions scolaires du pays. Autrement dit, on est tous des losers. […] on organise des élections scolaires pour vous faire croire que vous avez du pouvoir. Pis après, on organise un party costumé pour vous faire oublier que vous en avez pas. Êtes-vous excités ? Moi non plus. »
L’effet comique fonctionne d’abord : rythme, mauvais esprit, familiarité assumée. Mais à mesure que le texte avance, cette oralité semble de moins en moins portée par des corps singuliers, et de plus en plus par un manuel de « comment penser et écrire à la manière d’un ado‑québécois ».
La ponctuation accentue cette impression de fabrication : Paquet multiplie les phrases hachées, les répétitions et les montées en puissance artificielles. La libraire répète comme un gimmick :
« Savais-tu qu’une coquerelle est capable de vivre sept jours sans tête. SEPT JOURS. SANS TÊTE. »
O. enchaîne ses petites « révélations » de savoir inutile (« les otaries se tiennent par la main en dormant » (ben non, ce sont les loutres de mer !), les koalas ont des « empreintes digitales presque identiques à celles des humains »), toujours sur le même modèle : question‑devinette, correction, exclamation admirative. Jeanne, pour exprimer sa rage, repasse en boucle ses slogans : « JUSTICE NULLE PART ! », « FUCK LES PUBS ! », « FUCK YOU, JE SUIS DÉJÀ BELLE ! »
Ce n’est pas l’usage du parler québécois ou de l’argot juvénile qui pose problème – au contraire, ce pourrait être une richesse – mais le côté systématique, presque pédagogique, de cette oralité. On la sent pensée pour garder les élèves éveillés, comme un animateur qui relance sa classe avec des « punchs » réguliers. Le risque est que la langue devienne décorative, un vernis « cool » posé sur un contenu qui, lui, est extrêmement scolaire.

Un moralisme assumé, mais écrasant
Sur le fond, la pièce aligne un inventaire complet des bonnes causes contemporaines : critique de la publicité, des canons de beauté, du patriarcat, du capitalisme néolibéral, des paradis fiscaux, des armes à feu, du réchauffement climatique, de la criminalisation de l’aide aux réfugiés, etc. Là encore, l’intention est honorable et salutaire pour un public adolescent, bombardé de flux sociaux. Mais la manière dont ces thèmes sont traités laisse peu de place au conflit, à l’ambivalence, au doute : la plupart des scènes sont construites comme des capsules de conscientisation avec une « bonne réponse » évidente.
Jeanne, figure principale, est conçue comme une porte‑voix quasi idéale. Dès sa première tirade, elle pose le ton :
« Une médaille de marde. C’est ça que mon école mérite. […] j’essaie de pas crier, mais c’est plus fort que moi… Ça s’appelle des attaques de Tourette de colère, pis je comprends pas pourquoi JE SUIS LA SEULE À EN AVOIR… »
Face à la publicité de shampoing qui la traite de laide, elle enchaîne une analyse complète de l’industrie cosmétique :
« Une pub de shampoing, c’est pas une pub de shampoing. C’est une industrie qui dépense des milliards […] dans le seul et unique but que je me sente laide. […] L’industrie de la pub, c’est de l’hypnose, c’est de la manipulation de masse, c’est du contrôle social. »
Tout est juste, mais tout est déjà clé en main. Jeanne ne cherche pas les mots, elle ne tâtonne pas : elle déroule, à quinze ans, un discours théorique parfaitement articulé sur les injonctions à la beauté. Elle est ainsi constamment positionnée du côté de la lucidité pure, entourée d’adultes aveugles ou cyniques et de pairs superficiels.
O., son double masculin, porte le versant mélancolique de cette morale : saturé de documentaires, extrayant de l’information sur internet comme un catéchisme de l’apocalypse, il veut acheter un livre intitulé « La vie est une maladie mortelle ; l’humanité, un cancer ; l’argent, un fléau ; la mort, la mort, partout la mort ». Sa mère le renvoie à ses « brassées » de linge ; « la libraire saoule » lui met entre les mains L’encyclopédie du savoir inutile, destinée à lui apprendre à « trouver belle » la planète tout en la sauvant.
Le passage le plus emblématique de ce moralisme est sans doute la longue tirade finale des « médailles de marde », où O. distribue symboliquement des palmes d’ignominie à la fast-fashion, au racisme ordinaire, au lobby des armes, aux gouvernements qui criminalisent l’aide aux migrants, et jusqu’au système scolaire :
« Je donne une médaille de marde aux gouvernements à travers le monde qui commencent à criminaliser l’aide aux réfugiés. On criminalise la compassion. Je répète : on criminalise la compassion. C’est quoi la prochaine étape ? Privatiser l’air ? »
« Je donne une médaille de marde — une des plus belles pis des plus grosses médailles de marde que j’ai — au système d’éducation au grand complet. Un système basé non pas sur l’intelligence, mais sur la mémorisation. Bourre ton crâne, bourre ton crâne, bourre ton crâne, passe l’examen pis oublie toute. »
Le monde est divisé en éveillés (Jeanne, O.) et en somnambules (le reste), ce qui est précisément le schéma du moralisme.
Encore une fois, le diagnostic est difficilement contestable sur le plan politique. Mais théâtralement, nous ne sommes plus devant un personnage en prise avec le réel, nous assistons à un meeting où un auteur parle le langage supposé d’un adolescent.
Rien dans la situation, dans l’écoute des autres, ne vient mettre cette parole en danger ; aucune contradiction ne se loge vraiment dans le personnage qui parle. Le monde est divisé en éveillés (Jeanne, O.) et en somnambules (le reste), ce qui est précisément le schéma du moralisme.

La politique : partout en slogans, nulle part en conflit
La pièce revendique une dimension politique : élections scolaires, critique des institutions, mise en cause du capitalisme, des médias, des paradis fiscaux. Pourtant, ces éléments sont presque toujours construits sur le mode de la caricature ou de l’abstraction, rarement comme des expériences de terrain.
L’élection : simulacre sans stratégie
Le dispositif central est celui d’« élections scolaires » organisées par un directeur cynique « pour vous faire croire que vous avez du pouvoir ». Jeanne est forcée de se présenter, O. sera poussé à le faire à son tour. Un troisième candidat, Mike, promet simplement que « ses parents payent la pizza à tout le monde » et l’emporte haut la main.
Cette situation offrirait un terrain idéal pour réfléchir, même en jeunesse, à la représentation, à la délégation, aux ruses possibles, aux formes d’action collective dans un cadre truqué. Mais la dramaturgie glisse très vite vers le schéma suivant :
- Les « bons » veulent détourner le système par la fraude (bulletins truqués, infiltration nocturne).
- Le directeur, soudain, joue le rôle du père de la démocratie et les ramène à la vertu (« vous trouvez pas ça paradoxal d’être prêts à subvertir un processus démocratique afin d’imposer vos convictions personnelles ? C’est un peu ça, une dictature, non ? »).
- Les héros capitulent, déchirent les faux bulletins et laissent la majorité acheter sa pizza, pour ensuite se rattraper par un grand happening symbolique (globe funeste, performance apocalyptique, allumette imbibée d’essence qui ne brûle pas).
La politique, ici, n’est jamais le lieu d’un conflit prolongé sur des stratégies contradictoires, mais une courte parenthèse morale : la « vraie » alternative à la corruption consiste à faire confiance à la démocratie… puis à s’éloigner dans la performance artistique.
Les adultes politiques : purs repoussoirs
La mairesse, que Jeanne va consulter, condense à elle seule toute la vision du pouvoir institutionnel : elle pleure devant des vidéos de chats, méprise le nom de famille de Jeanne (« Croteau, c’est pas vendeur »), recommande les fausses promesses et le culte de l’apparence, et se contente de menacer de racheter un téléphone « avec les taxes de tes parents ».
Cette scène, très efficace pour faire rire une salle de collégiens, n’ouvre toutefois sur rien d’autre qu’un geste de colère spectaculaire (Jeanne fracasse le téléphone contre le mur) et une déclaration bravache : « ma carrière, je vais la mener comme je mène ma vie : en sortant mes griffes ». Rien n’est dit – ni même esquissé – sur le fonctionnement concret de la mairie, sur les marges d’action, les chantages financiers, les alliances possibles. La mairesse existe comme symbole univoque de la corruption par les médias et l’image.
De même, le thérapeute qui traite O. de manière à le rendre « heureux » en l’abrutissant sous une avalanche de téléréalité et de pubs (« Baby ! Baby ! Dancefloor ! ») résume une critique du divertissement‑opium qui a sa pertinence, mais qui reste au niveau du cliché : pour exister politiquement, il faudrait arrêter de regarder la télé et reprendre sa lucidité.
Les enjeux mondiaux : la liste plutôt que la dramaturgie
Les grands enjeux contemporains défilent à grande vitesse au fil des rêves d’O., du « globe funeste » de Jeanne ou de la tirade finale : enfants exploités, peuples qui saignent, migrants qui coulent « au fond de la mer », menace nucléaire, réchauffement climatique, surpopulation, criminalisation de l’aide aux réfugiés.
Dans le rêve d’anniversaire où O. déballe la planète Terre, Paquet convoque une imagerie gore : « bebés – une brochette de bébés – qu’on fait rôtir au-dessus d’un feu de camp », femme et bébé en train de fondre, mouches qui sortent des bouches (pareil à un bestiaire à la Bruegel). On comprend la volonté de traduire l’horreur en cauchemar adolescent, mais cette surenchère visuelle reste déconnectée de toute inscription matérielle : qui fait quoi et pourquoi ? Et quelles résistances ? Aucune piste n’est explorée, c’est un pur choc moral.
Puis vient la « bonne nouvelle » : tout cela est un « buffet » où chacun peut se choisir « un plat de résistance » pour dire « non, je refuse ». La formule est belle, mais elle réduit la politique à un self‑service de causes morales individuelles, déconnectées des dynamiques collectives et structurelles.
Le « globe funeste » présenté en tableau vivant à la fête finale fonctionne sur le même principe :
« Réchauffement climatique… Corruption politique… Menace nucléaire… Crise migratoire… Xénophobie, homophobie, islamophobie… »
Puis vient la « bonne nouvelle » : tout cela est un « buffet » où chacun peut se choisir « un plat de résistance » pour dire « non, je refuse ». La formule est belle, mais elle réduit la politique à un self‑service de causes morales individuelles, déconnectées des dynamiques collectives et structurelles. Une fois encore, c’est la catégorie du choix personnel qui domine, davantage que celle du conflit social.

Ados destinataires : excuse ou nécessité ?
Certes, Le poids des fourmis est clairement destiné à des adolescents, souvent dans un cadre scolaire, avec débats à la clé. Cela explique – et justifie en partie – plusieurs traits :
- L’oralité appuyée, les québécismes, les punchlines régulières pour tenir une attention fragile.
- Le caractère très explicite des tirades sur la publicité, le patriarcat, l’école, les médias, qui ont vocation à familiariser des publics parfois peu politisés avec ces notions.
- L’utilisation d’images frappantes, presque cartoon (licornes au paradis, flûte de Pan, allumette imbibée d’essence qui ne brûle pas, lunettes de téléréalité), faciles à mettre en scène et à discuter ensuite.
Mais écrire pour des adolescent·es n’oblige pas à simplifier la politique au rang de morale. On peut traiter de conflits collectifs, de contradictions internes, de rapports de classe ou de race, sans perdre ce public – au contraire, il y est souvent directement confronté. Ici, la pièce semble partir du présupposé inverse : les ados ne peuvent accéder qu’à des figures très manichéennes (mairesse cynique, directeur cynique‑mais‑sensible, thérapeute cynique, mère pragmatique‑mais‑limitée) et à des « messages » clairs qu’on leur assène à travers des personnages déjà convaincus.
Ce choix donne tout au long du texte une impression de condescendance douce : on ne fait pas confiance à l’intelligence politique d’un public immergé dans les violences sociales qu’on décrit, on lui offre plutôt un récit où deux porte‑parole exemplaires viennent lui dire, en substance, quoi penser.

Ce qui reste puissant malgré tout
Ce constat critique n’empêche pas de reconnaître certaines réussites du texte, qui doivent beaucoup à la sincérité de sa colère.
- La manière dont Paquet articule angoisse écologique et angoisse intime chez un adolescent est juste : rêver qu’on reçoit « la Terre morte en cadeau », sentir son « muscle de l’optimisme s’atrophier », passer par la tentation de l’anesthésie médiatique, ce sont des expériences très actuelles pour une génération prise entre lucidité et épuisement.
- La trajectoire micro‑politique du directeur, partagé entre cynisme, soin de sa mère vieillissante (« du monde qui chie, il y en a plus que du monde qui essuie ») et reconnaissance tardive de la valeur d’O. et Jeanne, introduit une nuance bienvenue dans le camp des adultes.
- Enfin, la scène finale à l’hôpital, où Jeanne et O. viennent simplement « être là » pendant que la mère du directeur meurt, sans avoir « rien à dire », est une des rares où la pièce laisse le théâtre reprendre ses droits contre la leçon. Les mots s’y taisent, et le politique s’invente dans une solidarité imprévue entre générations.
Un exercice de ventriloquie adolescente ?
Ces éclats montrent ce que Le poids des fourmis aurait pu devenir si Paquet avait accepté de faire davantage confiance au doute, au conflit, et moins au discours déjà ficelé.
Le poids des fourmis est typique d’un certain théâtre « engagé » pour la jeunesse : généreux dans ses indignations, sincère dans son désir d’outiller, mais prisonnier d’un réflexe moralisateur qui transforme la scène en piédestal. Le parlé québécois survolte le tout et le rend confus voire inaudible pour une oreille francophone non-canadienne, ajoutant au catéchisme un habillage de coolitude qui finit par sonner comme un code pédagogique plus que comme une langue vivante.
Que des adolescent·es puissent y trouver des mots pour nommer leur angoisse du futur, leur colère devant l’injustice et leur sentiment d’impuissance, c’est probable et ce n’est pas rien.
Mais si l’on attend d’un texte qu’il ouvre vraiment l’espace du politique – c’est‑à‑dire du conflit, des stratégies, des contradictions, des rapports de force concrets – alors Le poids des fourmis laisse le spectateur sur sa faim, coincé entre deux slogans : « FUCK YOU, JE SUIS DÉJÀ BELLE ! » et « Des médailles de marde ! », sans qu’on ait vraiment eu le temps de comprendre comment, collectivement, on pourrait faire autre chose que les distribuer.













