Cette ressource est accessible gratuitement pour une période de 10 jours. Pour nous permettre de continuer à vous proposer articles, documentaires, vidéos et podcasts, abonnez-vous à partir de 3 euros seulement !

Ah, enfin le temps des belles journées européennes du patrimoine ! L’occasion rêvée, une fois l’an, de pénétrer derrière les hautes palissades et briller au firmament du patrimoine et de la connaissance du génie mulhousien !

Et si nous profitions de ce moment pour visiter le temple le moins discret de la franc-maçonnerie mulhousienne ? 

Rendez-vous est pris par téléphone avec notre interlocuteur. En ce dimanche matin radieux, nous nous plantons ainsi comme deux arbres de la liberté devant l’immeuble situé au 14 rue d’Alsace. 

Qui sont aujourd’hui les francs-maçons mulhousiens, qui furent parmi les plus industrieux au 19è siècle, puisque 14 des 22 fondateurs de la société industrielle de Mulhouse (SIM) étaient des frères de la loge « La parfaite harmonie » créée en 1809 ? Un nom apparemment inspiré d’une loge lyonnaise. 

Dès l’abord, prière de décliner notre identité, et plutôt deux fois qu’une. Je suis journaliste (carte de visite à l’appui, mais ma carte de presse ne servira pas) et voici mon collègue photographe. On nous convie à fouler les quelques marches qui nous séparent d’un premier palier. 

Un frère nous y attend, ceint d’un cordon (une écharpe) bleu, constellé de signes maçonniques, dont un G (lequel intrigue un visiteur : « Il est écrit cherche et tu trouveras ! », lui répond-on en s’esclaffant).

La couleur symbolise supposément l’amitié et la bienveillance universelles. « Il sert à rappeler aux pratiquants que ces vertus doivent remplir le cœur de chaque frère, car le ciel expansif englobe le monde entier », lit-on dans la littérature spécialisée… 

  • « Je te connais, toi, t’es un chasseur de photos ! », dit-il en visant mon camarade photographe et en citant le syndicat dont il est membre. Sourires crispés. Puis mon interlocuteur téléphonique, que je reconnais à sa voix, s’enquiert de ce que nous comptons faire 
  • Un simple petit article de découverte et quelques photos du temple dans les limites que vous m’avez posées au téléphone, lui dis-je sincèrement
  • Le propriétaire ne veut pas. Est-ce que vous pouvez me garantir qu’il y aura bien un copyright et qu’il sera impossible de télécharger les photos ? 

Nous en restons quelque peu interdit. Empêcher le téléchargement des photos sur un site ?

  • C’est difficile, mais l’on peut essayer, lui assuré-je. Et si ce n’était pas le cas, on s’engage à ne pas publier de photos. 
  • Dans ce cas, c’est non, pas de photos !
  • Mais enfin nous venons de vous dire que…
  • C’est non ! Le propriétaire s’y oppose. 
  • Ne vous en faites pas, affirme son coreligionnaire, tout sourire, vous verrez, après la « conférence », pourquoi ça n’a pas d’importance !

D’autant que ladite « conférence » nous apprendra que le Grand orient a racheté l’immeuble à la ville peu de temps après la guerre…

Mon camarade tente de négocier un expédient auprès de lui : la photo d’un lustre

  • On verra après la « conférence »…

Quoi qu’il en soit, il conviendrait de penser urgemment à assurer une formation continue en matière technologique aux frères mulhousiens. Ne pas savoir, par exemple, qu’il est structurellement impossible d’empêcher la reproduction d’une photo sur un écran informatique (ou totalement vain), est une chose sur laquelle les loges mulhousiennes se doivent de « plancher » au plus tôt !

  • Merci de sortir et d’attendre sur le trottoir 

Nous nous exécutons et patientons dehors avec le groupe de visiteurs. On nous prie de faire la queue et de s’identifier une nouvelle fois formellement lorsque nous entrons la seconde fois. Pas de passe-droit les journaleux !

A l’étage, nous pénétrons enfin un couloir dont les murs sont ornés de bannières, symboles et textes en provenance de loges amies à travers le monde. Puis vient le « musée », une petite bibliothèque et d’autres décors, estampes ou tapisseries, ainsi que de nombreuses photos ou daguerréotypes présentant notamment d’anciens membres de « La parfaite harmonie ».

Enfin, le temple proprement dit. Une salle d’environ 100 mètres carrés. Des boiseries de style « Empire retour d’Égypte ». Là encore, il nous est interdit de faire la moindre photo. Le discours est répété : « Le propriétaire y est opposé pour des raisons de copyright ».

Il est même permis de se demander si on n’insiste pas de la sorte parce que les deux journalistes viennent d’être soumis à ce régime, et qu’il convient de ne pas se montrer géométriquement variable avec le tout-venant. 

Il se trouve précisément que le discours est variable. C’est bien le moins que l’on puisse manifestement en conclure.

Savez-vous ce que vous trouverez , ici ou encore ? Des photos du temple situé rue d’Alsace à Mulhouse, publiées dans la presse locale ou magazine. Et le plus amusant : tous ces clichés sont hautement téléchargeables en un seul clic de souris !

Passons ce moment d’hypocrisie franc-maçonne. Après tout, les hommes sont de faibles choses, et la liberté de la presse n’est qu’une des bien modestes modalités de la liberté. Et sans doute l’une des moindres !

Cela tombe fort à propos : un écriteau suspendu à l’entrée du temple proclame solennellement « Soyons vrais, justes et bons ». Le chantier est manifestement en cours, y compris chez les adeptes des lieux de sociabilités sélectifs.

Le temple est surtout l’occasion de voir déployé l’ensemble des symboles et réifications maçonniques. La plafond tient lieu de voûte du temple. Il est revêtu de couleur bleue parsemé d’étoiles, qui symbolise le ciel. Au pied du pupitre du vénérable, sous un fil à plomb suspendu à un câble, on trouve la pierre brute (symbole d’apprenti) en grès des Vosges, puis à sa droite, apparemment en granit, la pierre cubique taillée (symbole du compagnon), enfin la pierre cubique en pointe pyramidale (a priori celle du maitre ou du compagnon accompli).

Le « delta lumineux » ou « oeil de la providence« , qui suscite tant de fantasmes, et que l’on retrouve en tant que symbole chrétien dans les églises, voire même sur le dollar américain, reste de dimension modeste au sein du temple mulhousien, ainsi qu’on l’entraperçoit au dessus du fauteuil du vénérable, dans la photo de L’Alsace.

La décoration du temple se veut inspiré par les éléments symboliques du mythique temple du roi Salomon, inachevé après la disparition de Hiram, maitre bronzier ou architecte de l’édifice, selon les sources.

Le sol est frappé partiellement d’un damier peint en couleur noire et blanche, sur lequel les frères veillent à ne pas marcher. C’est l’un des plus anciens symboles maçonniques.

Temple à Varsovie

« La chaire de Salomon » (située à l’orient) est le fauteuil dans lequel s’installe le vénérable maitre de la loge, par opposition à l’occident (ou ouest) où se trouve l’entrée du temple. C’est aussi à l’occident que se dressent les deux colonnes que l’on voit à Mulhouse, et à leur proximité se tiennent les surveillants, tandis que l’espace prend une forme triangulaire à cet endroit.

Les frères présents sont issus de deux obédiences. Les profanes que nous sommes entendent donc des membres du Grand orient de France (lequel possède les lieux), une loge masculine, qui s’ouvre doucement à la parité, de manière inégale puisque la décision demeure à la main des loges elles-mêmes.

Et pour nous prouver que la loge mulhousienne s’ouvre enfin à l’autre moitié du monde, et que les frères sont particulièrement soucieux d’en prendre soin, ils nous précisent qu’une femme siège bien en leur compagnie. Et que la loge n’a pas eu même à statuer sur le bien-fondé de son initiation : la soeur était encore un frère peu de temps auparavant !

Un membre de l’obédience Le Droit Humain était également présent, puisqu’il a lui-même décliné son appartenance. Ces considérations d’orientation sexuelle étant hors de propos pour ce qui le concerne : sa loge est mixte.

La vie des 550 francs-maçons mulhousiens (chiffre communiqué publiquement) semble réglé comme du papier à musique. Le protocole commande l’ensemble des travaux de la loge, jusqu’aux rituels institutionnels où l’on scande la trinité républicaine que l’on ponctue par un « Vive la République !« .

De quoi brocarder le principe de régularité maçonnique auquel tient si jalousement la tradition anglo-saxonne, créatrice historique de la maçonnerie spéculative, et lui permet en conséquence « d’excommunier » les loges françaises adogmatiques ou athées.

C’est que pour les frères britons, pas question de déroger à l’interdiction des échanges à caractère politique en loge, et moins encore de ne pas croire en l’existence d’un être suprême !

En France, la fraternité ressemble à ce que les communistes de l’Internationale considérait à son propos : une (aimable) « organisation bourgeoise ».

Avec une prétention universaliste et un folklore légendaire puisant dans les mouvements néo-templiers d’essence bibliste, la franc-maçonnerie française a reconstitué une Babylone républicaine aussi divertissante et creuse que saurait l’être un épisode d’Indiana Jones.

La trinité républicaine, que le franc-maçon psalmodie à l’ouverture de travaux tendant à son perfectionnement personnel et humain, fondée sur des déclamations bourgeoises d’un universalisme de boiseries empire, ne font aucun mystère des misères intellectuelles et de l’enfonçage de portes templières ouvertes qui peuvent s’échanger dans ces commanderies.

Visez un peu l’identité de quelques chevaliers gentilshommes qui s’y reconnaissent ou qui en furent récemment : Gérard Collomb, François Rebsamen, Jean-Michel Baylet, René Teulade, Alain Bauer, Gérard Larcher, Michel Sapin, Manuel Valls, et même un compagnon de route de Marine Le Pen et Eric Zemmour : Gilbert Collard !

Avec des « frères » comme ceux-là (issus de diverses obédiences), la fraternité des confusions idéologiques et affairistes assure à la franc-maçonnerie d’être l’institution de droit privée la plus surfaite de la République. Et pourtant ma belle mère n’y est pas introduite.

Il est loin le temps des Montesquieu, Voltaire, Condorcet, Diderot ou D’Alembert !

Eu égard au profil des récipiendaires modernes, il est plus aisé de comprendre pourquoi il est facile d’être initié en franc-maçonnerie. Les frères qui répondaient aux questions n’en faisaient pas mystère (même si l’on n’est pas obligé de les croire sur parole) : 9 candidatures sur 10 feraient l’objet d’une réponse positive !

Et à la question sur le profil politique du citoyen ou de la citoyenne susceptible d’être admis-e, le vénérable esquisse un sourire et répond par une moue et quelques moulinets : « ni de droite extrême et ni de gauche extrême » ! Cela laisse donc le champ libre à l’extrême centre !

Pour preuve, durant cette heure de vulgarisation populaire, les frangins poussèrent la complaisance jusqu’à se faire les relais inconditionnels de l’histoire industrielle locale, marquée tout à la fois par la franc-maçonnerie et le protestantisme. La récitation de l’un d’eux narrant l’histoire de patrons bienfaiteurs qui « ont bâti les premières cités ouvrières », et dont les subordonnés « reconnaissaient la supériorité, car ils avaient confiance en eux« , était particulièrement indigeste !

Et devant les maux sociaux du travail qui se présentent à nous aujourd’hui, l’un des frères expliquera en substance que « l’ergo-management » lui parait une solution d’avenir.

Ou plutôt du passé. En droit et en sociologie du travail, on connait depuis très longtemps les travaux d’Elton Mayo, qui souhaitait rendre le taylorisme supportable, en améliorant les conditions de travail dans les chaines industrielles.

Remettre au gout du jour des manières d’adoucir l’exploitation économique absurde d’une minorité sur une majorité, semble ainsi la visée dernière en matière sociale chez nos frères. Soit réactualiser les badernes capitalistes du « management par la confiance ».

Un concept dont Nicolas Bouzou (un franc-maçon qui s’ignore) est résolument convaincu :

Je considère que l’entreprise est l’agent central du progrès social et que les entrepreneurs sont des héros des temps modernes. La liberté d’entreprendre est pour une société le plus sûr chemin vers la prospérité et l’épanouissement des masses. C’est dit.

Il y a l’art du pouvoir, et l’art de le rendre socialement acceptable. Jadis une spécialité franc-maçonne.

Il est vrai que l’harmonie mulhousienne revient de loin. Le souvenir des enfants-ouvriers exploités dès leur jeune âge dans les manufactures textiles locales n’a pas exactement laissé la trace d’une supériorité morale chez les pionniers de l’industrie haute-alsacienne.

Les enfants qui furent si difficilement arrachés aux métiers à tisser des industriels (et francs-maçons) mulhousiens, sont précisément ceux qu’évoque Louis René Villermé dans son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, paru en 1840, soit 14 ans après la fondation de la société industrielle.

Sa description documentée de la situation des enfants et travailleurs des filatures d’Alsace (et en particulier à Mulhouse), y est effarante.

Le progrès humain, et l’intérêt supérieur des enfants (ils travaillaient dès l’âge de 6 ans), pesaient alors bien peu devant le sens aigu du lucre de la part de nos logeurs en « Parfaite harmonie« …

Bien évidemment, il est pour nous aisé de réécrire l’histoire en partant des présupposés moraux de notre époque. D’autant que l’institution maçonnique se veut « progressive », c’est à dire ouverte à la connaissance, et non « progressiste », car de toute évidence la notion de progrès humain est à apprécier en fonction du statut socio-économique de celui qui le plaide…

Reste alors le passé croupissant de la légende dorée que la communauté maçonnique relate avec fatuité… et quelques raccourcis saisissants.

Ainsi, à les entendre, la laïcité, c’est eux. C’en est même un marqueur identitaire en France.

Quand bien même son maitre d’oeuvre, Aristide Briand, ne fut jamais franc-maçon, même si les francs maçons aiment à le croire.

L’historien Georges Weill distingue quant à lui quatre courants ayant objectivement contribué à la conception laïque de l’État :

« les catholiques héritiers de la tradition gallicane de la monarchie d’Ancien Régime ; les protestants libéraux ; les déistes de toutes les sensibilités ; enfin, les libres-penseurs et les athées ».

Lors de cette grosse heure passée avec des francs-maçons mulhousiens, on aura eu comme l’impression de flotter dans une sorte d’uchronie, puisant ses sources fondatrices dans une démiurgie passablement factice, mais opérante à leurs yeux.

Des yeux que l’apprenti maçon doit occulter derrière un bandeau lors de son initiation, et qui semblent finir par lui servir d’ornières idéologiques, qui passeront pour des sociabilités de prestidigitateur auprès des profanes.

Si libres penseurs et athées ont contribué à façonner nos sociétés, et leurs avancées, ils n’avaient quant à eux pas besoin de s’abriter sous quelque temple chantourné. Un esprit vif et une horreur des injustices leur en tenait lieu…

Certains considèrent que la franc-maçonnerie ne constituerait qu’un vaste réseau social construit dans l’intérêt de ses membres. Les sociétés commerciales, aussi modernes que profanes, vouées au développement personnel et au « coaching de vie« , pourraient même être d’un intérêt supérieur. Mais elles sont assurément moins pittoresques.

Nos 7 articles consacrés au travail des enfants dans les filatures de Mulhouse.