Crédit photos : Martin Wilhelm

Que Mulhouse se bonifie, qu’elle se montre plus agréable et pimpante à ses habitants (qui la dénigrent si souvent), en voilà une bonne nouvelle.

Le problème survient toutefois quand l’exécutif municipal cherche à capitaliser politiquement sur des transformations urbaines, par ailleurs souhaitables, pour surfer sur un satisfecit politique de très mauvais aloi.

Ainsi, la tournée de l’aréopage municipal mulhousien en goguette « Mulhouse se transforme, et ça se voit… », se tiendra sur quelques dates et lieux mémorables :

Le 17 janvier à KM0, 30 rue François Spoerry, le 19 janvier à La Filature, 20 allée Nathan Katz, le 24 janvier, à Motoco, bâtiment 75 du site DMC, 11 rue des Brodeuses, et le 26 janvier, au complexe sportif de la Doller à Bourtzwiller, 5 rue de Toulon.

C’est qu’en matière d’opération de communication, la maxi-satisfaction s’affiche ici sans la moindre nuance. Michèle Lutz, maire de Mulhouse, faisait en mai dernier un bilan très positif de son action, tandis qu’elle atteint à peine le mi-mandat.

Après tant d’exploits accomplis et auto-claironnés, le final risque-t-il d’être extravagant ?

Selon Laurent Gentilhomme du journal L’Alsace, cela semble bien parti : « Sans affirmer qu’elle sera de nouveau candidate en 2026, elle montre un enthousiasme, une énergie, qui indique qu’elle veut continuer à transformer une ville qu’elle aime « de plus en plus ».

C’est dire d’où elle vient ! Mulhouse, avouons-le, c’était vraiment pas terrible, avant. Et sous l’ère Rottner ? A qui elle doit pourtant sa place. C’était moyen plus ? Et sous le mandat de Bockel, à qui Rottner devait son siège de maire ? Ce devait sans doute être moyen moins !

Le catalogue des effets rhétoriques vermoulus à caractère politique est décidément « de plus en plus » inépuisable.

Mais la cause de ces effets est peut-être à rechercher dans le taux d’adhésion électoral marginal auquel se sont frottés les duettistes Rottner-Lutz, lors de la dernière municipale de 2020.

Arrivés en tête du second tour avec 38,61 % des voix, soit à peine 9,25 % des inscrits sur les listes électorales, ils sont simplement les candidats les plus mal élus de toute la République ! Et le partenaire masculin du duo a depuis brillé de tous ses feux, comme une naine jaune avant son effondrement, puisqu’il s’est depuis retiré vers des contrées plus rémunératrices.

« Ce square est le vôtre ! »

Pourtant, on sait qu’en matière politique, il s’agit avant tout de faire illusion. Et notamment d’user d’éléments de langage administrés sous perfusion continue par des communicants ou chefs de cabinets auprès de l’élu-e, destinés notamment à faire accroire à la survie d’une démocratie municipale délibérative et citoyenne.

Inaugurant en l’espèce le nouveau square De Gaulle, Michèle Lutz s’écriait voici peu : Ici, Mulhouse se transforme et ça se voit ». Suivi d’un tonitruant : « Ce square est le vôtre !« .

Un chantier qu’elle qualifiera rien moins que de « projet titanesque ».

Puis, s’esbaudissant elle-même de lyrisme échevelé : « Ici, nous avons revisité notre histoire et notre patrimoine pour offrir un merveilleux espace de détente qui s’intègre parfaitement. Il y a encore quelques années, peu de gens pariaient sur la réussite de ce quartier d’affaires connecté au quartier Fonderie et au centre-ville. Attirer dans cette zone 2 500 emplois, en seulement dix ans, en faisait sourire plus d’un. Mais le défi est en passe d’être relevé et le square vient compléter ce chantier gigantesque. »

Inaugurant les non moins herculéennes « terrasses du musée » qui ouvrent enfin un coin de Mulhouse sur l’Ill, rivière emblématique d’Alsace, Michèle Lutz eut cette excellente et originale formule : « Ces terrasses sont les vôtres » !

Toute proportion gardée, et en dépit des travaux gargantuesques susmentionnés, on voudrait enfoncer des portes ouvertes que la vérité politique finirait par s’évanouir de partout.

Car oui, une infrastructure publique est et reste un bien à disposition du public. Inutile de le souligner comme s’il s’agissait d’un paradigme politique révolutionnaire, quand bien même il en irait autrement au sein de la gente politicienne, et ses multiples prises illégales d’intérêt.

Prévenons en passant les mulhousiens et mulhousiennes, que la piétonnisation du secteur Arsenal, que les 12 itinéraires cyclistes nouvellement formalisés sur les routes, ou la nouvelle place Hauger inaugurée au Drouot, sont eux aussi des biens publics qui leur appartiennent, fussent-ils stratosphériques !

Et pour enfoncer le clou, à l’instar de l’inénarrable Mme Lutz, emportée par le souffle de ses déclarations élégiaques, mais en suivant cette fois la diction d’un maitre Yoda : « A vous, toutes ces choses appartiennent »

Ce chaos est le nôtre !

Ce qui en revanche stagne fondamentalement et de manière tendancielle, est la situation faite à quelques structures assez hautement représentatives du patrimoine mobilier et humain de la ville.

Elles révèle plus que tout autre chose la déréliction du fait politique et social, au profit du fait gestionnaire et comptable. A l’instar d’une idéologie qui se serait transsubstantié en impératif catégorique, ou en religion des flux monétaires.

On peut convenir qu’une idéologie est un système prédéfini d’idées, à partir desquelles le réel est analysé, par opposition à une connaissance intuitive de la réalité sensible perçue.

Mais il est bien plus fécond de la définir comme la dimension culturelle d’une institution sociale ou d’un système de pouvoir. Ce faisant, une idéologie dominante est diffuse et omniprésente, mais généralement invisible pour celle ou celui qui la partage, du fait même que cette idéologie fonde la façon de voir le monde.

Un système d’idée collectif infuse nécessairement au sein de la société. Il est le produit de son temps et de son contexte. L’après guerre et la nécessité de reconstituer un système d’idées foncièrement opposé aux égarements et perditions des systèmes de valeur précédents qui ont rendu possible la guerre, a ainsi mis en exergue l’impératif de recréer du sens commun autour de système sociaux fédérateurs.

De là l’avènement de la protection sociale professionnelle et des droits sociaux individués, des services publics, de la lutte contre l’état de misère matériel, et la reconnaissance que chacun pourrait tirer de sa place économique et sociale au sein d’une société soucieuse de préserver l’égale dignité de chacun et le bien être du plus grand nombre.

Ce compromis a volé en éclat à la faveur de la vague libérale anglo-saxonne, puis mondiale, submergeant l’ensemble des sociétés occidentales depuis la fin des années 70.

Après 50 années de règne idéologique sans partage, où le capitalisme s’est présenté comme l’ordre naturel du monde et son eschatologie commune à travers le prisme néolibéral, le voici qui périclite en tant que système de représentation dominant du monde.

Il semble s’éteindre très progressivement. Il agonise peut-être, mais ne disparait pas. Car ses ressources sont protéiformes, et ne sont pas encore taries. De sorte que ses resucées idéologiques s’appauvrissent en même temps que lui, tout en épandant sa déréliction sur les structures politiques qui le soutiennent et le justifie depuis plus d’un demi-siècle.

Les conséquences de ce lent processus de lézardement sociétal et idéologique se révèle partout autour de nous. Au travers des façades dont les enseignes politiques interchangeables se confondent dans le ciel indifférent des variantes du même. Et les fonds de commerce dont les breloques paradigmatiques incitent au ricanement, ne suscitant plus qu’un haussement d’épaule.

Il y a surtout le désarroi d’un monde englouti, tel qu’il était chargé de sens commun, bafoué par une singerie politique qui n’en finit pas d’étendre son agitation informe dans toutes les strates de la société.

Ce qui se voit du désarroi idéologique à Mulhouse

Ne vous y trompez pas. Malgré la présence de la coupe d’Hygie en façade, indiquant que le lieu fut un jour une pharmacie, le local mulhousien est ce qui reste du dernier emplacement d’un parti qui, jadis, fut peuplé de militants de la cause socialiste… Et il aurait bien besoin d’un remède de cheval pour revitaliser sa doctrine.

Mon général est timbré

Revenons un instant sur les abords du Square De Gaulle. Perpendiculairement à la rue du 17 novembre, soit face au square, figure un grand bâtiment au style administratif austère, rebâti juste après la guerre. Il forme une enceinte entre la rue Jean-Jacques Henner, le pont Foch, et l’avenue du Général Leclerc, de l’autre côté du canal du Rhône au Rhin.

Des milliers de mètres carrés y servaient jadis au traitement du courrier et à l’entreposage de colis. Des usagers s’y rendaient chaque jour pour acheter des services postaux, y déposer ou retirer quelques subsides. Le bureau de poste « Mulhouse-Henner », sans doute le plus grand et le plus ancien de la ville (un bureau de poste existait ici depuis 1895), a fermé ses portes le 13 novembre 2023, à la surprise quasi-générale.

Dans l’affairiste et futuriste quartier gare. Celui à propos duquel Mme Lutz déclarait : « peu de gens pariaient sur la réussite de ce quartier d’affaires connecté au quartier Fonderie et au centre-ville« .

La plupart des usagers découvrent la situation en s’y rendant. Aucun préavis n’y a été affiché par la direction. Des personnes âgées venues pour utiliser les services de la banque postale restent stupéfaites devant le rideau baissé. C’est la consternation. Le PCF organisera une pétition, diffusera des tracts pour protester contre le sabordage en règle du service public.

Le 19 novembre 2023, le groupe d’opposition de gauche « Mulhouse cause commune » publie un communiqué intitulé : « Bureaux de poste fermés à Mulhouse : adieu la ville du 1/4h ! », une promesse pourtant longuement réitérée par de nombreux élus de la majorité, à commencer par Jean Rottner et Michèle Lutz.

On apprendra plus tard que la mairie savait depuis quelques temps déjà, et que la direction régionale de La Poste connaissait la date d’expiration du bail d’occupation… depuis l’année 2021 ! Prétendant toutefois n’avoir pu retrouver de local adapté dans le quartier depuis lors.

Les usagers sont renvoyés vers le bureau Réunion (lequel devait d’ailleurs fermer en 2016 !), largement sous-dimensionné, et vers ceux qui n’ont pas encore tiré le rideau…

Pax mulhousiana

S’agissant d’un centre social historique et proactif dans l’animation du quartier populaire de Bourtzwiller, tel « le Pax », Mulhouse se transforme, sans doute, mais la cécité de son exécutif municipal reste manifeste en matière de défense de ses institutions sociales.

Un déficit aggravé de 100 000 euros dans la trésorerie s’y traduisent ainsi par six licenciements, dont deux salariées de plus de 50 ans, la non reconduction de plusieurs CDD, ainsi que la fermeture du service jeunesse…

Absence d’outil efficace pour la gestion comptable, facture énergétique conséquente en 2022 et 2023, recours à des prêts-relais, les problèmes de gestion sont avérés. Il n’empêche, la municipalité ne fera pas d’effort supplémentaire pour « surseoir » à la casse sociale en cours.

A contrario, 40 000 euros ont ainsi été débloqués par l’exécutif municipal pour offrir un sursis de 8 jours aux « Scorpions« , l’équipe mulhousienne de hockey sur glace, lors d’une décision que Michèle Lutz aura prise « cinq minutes avant le début de l’audience » [de la chambre commerciale du tribunal judiciaire de Mulhouse], laquelle n’empêchera pourtant pas la liquidation judiciaire de ladite équipe…

C’était pour la bonne cause, c’est à dire le bénéfice d’image, et accessoirement pour payer des différés de salaires, plaidera l’édile de Mulhouse.

Une ville qui perd ses eaux

Mulhouse se transforme encore, et toujours, mais sa vision se trouble en raison de ses eaux chlorées, qui ne contribuent pas à dessiller le jugement des dirigeants municipaux et intercommunaux (les piscines relèvent de la compétence de Mulhouse agglomération « M2A »), en raison de la situation insolite de quelques-unes parmi elles.

Le navire amiral natatoire de l’agglomération est le « centre d’entrainement et de formation à la natation de haut niveau » tourné vers la compétition (et réservé de fait au « Mulhouse olympic natation »), dont les animateurs (la famille Horter, fondatrice du club) sont convoqués devant la justice en avril prochain, pour répondre d’abus de biens sociaux, abus de confiance, présentation de bilans inexacts et recels de ces mêmes délits…

Nos articles à ce sujet sont disponibles par ce lien.

Il y a par ailleurs la situation de sous-dimensionnement de la piscine de l’Illberg, en raison de l’inaccessibilité du centre d’entrainement à tous les amateurs de natation, et conséquence directe de ce qui suit.

En effet, janvier 2023 aura vu la fermeture d’un joyau du patrimoine architectural, 98 ans après son inauguration en 1925 : la piscine municipale Pierre et Marie Curie. Le tout « pour répondre aux objectifs environnementaux et s’adapter à la crise énergétique« . Car le défaut majeur de l’édifice, qui servait en outre de bains municipaux à caractère social était un réseau de chaleur généré à partir d’une chaudière au charbon (elle même classée au patrimoine historique !).

700 tonnes de charbon de Colombie étaient consommées chaque année, un désastre écologique rien qu’à l’extraction

Pour autant, rien n’a été fait pour transformer le mode de production de chaleur, alors que le dossier est notoirement connu depuis plus de 25 ans.

Outre l’abandon d’un magnifique édifice de style art-déco pour ses rambardes, classé au patrimoine, les usagers qui la fréquentaient vont surcharger des infrastructures déjà saturées par le public des abonnés, des scolaires, des professionnels (pompiers…), et des personnes en situation de rééducation physique et sportive.

Mais il est vrai que choisir entre rénover une piscine énergivore, mais utile aux citoyens, et l’achat d’un siège paquebot à Sausheim (anciennement propriété du groupe Banque populaire), pour satisfaire à l’hubris immobilier d’une poignée d’élus de m2A, et nécessitant qui plus est des sommes considérables afin de le mettre aux normes énergétiques… il fallait choisir le paquebot !

Mulhouse (et son agglo) se transforment, là encore, mais le saut qualitatif vous pique les yeux !