Crédit photos : Martin Wilhelm
Réunie mercredi 3 juin au matin à Mulhouse, Alsace Nature a dénoncé un projet qu’elle juge « démesuré » à Petit-Landau, où Microsoft prévoit d’implanter un vaste data center sur 36 hectares. L’association, aux côtés d’Alter Alsace Énergies, et de plusieurs soutiens locaux, alerte sur la consommation d’énergie, l’artificialisation des sols, les risques pour l’eau et l’absence, selon elle, de véritable débat public.
Amorce de l’enquête publique
La conférence de presse s’est tenue alors que l’enquête publique unique a débuté le 1er juin et court jusqu’au 3 juillet. Elle porte à la fois sur le projet de centre de données, sur les lignes électriques associées et sur la mise en compatibilité du PLU de Petit-Landau, un ensemble que les opposants jugent impossible à traiter sans examen global.
« Nous sommes présents aujourd’hui pour présenter notre position sur ce projet de data center porté par Microsoft, et notamment notre désaccord », a rappelé Michèle Grosjean, présidente d’Alsace Nature. L’association estime que les documents mis à disposition ne répondent pas à toutes les questions soulevées depuis la concertation préalable.
Site agricole et naturel
Pour les opposants, le premier problème est territorial. Le projet doit s’installer sur environ 36 hectares de terres agricoles, dont une partie en agriculture biologique, dans un secteur proche de zones humides, de périmètres Ramsar et de zones classées Natura 2000 ou ZNIEFF.[lalsace]

« Le projet est situé dans l’ancien lit majeur du Rhin à côté de zones Natura 2000, Ramsar, de zones humides, ce sont des zones très sensibles », a insisté Christine Heimlich, administratrice d’Alsace Nature et référente énergie. L’association y voit une nouvelle étape dans l’artificialisation d’un espace déjà fragilisé par les infrastructures et la pression foncière.
Besoin massif d’énergie
L’autre ligne de critique concerne l’électricité. Les intervenants ont rappelé qu’un data center fonctionne en continu et que le refroidissement représente une part considérable de la dépense énergétique. À leurs yeux, le projet de Petit-Landau s’inscrit dans une dynamique d’extension de l’IA générative, particulièrement gourmande en calcul et en stockage.

Lors de la conférence, Alter Alsace Énergies a évoqué une consommation annuelle comprise entre 1 500 et 1 750 GWh. La MRAe Grand Est, dans son avis, a elle aussi pointé une consommation d’électricité « plus de 1 500 GWh » et demandé des compléments sur plusieurs volets du dossier. mrae.developpement-durable.gouv
« Microsoft se veut vertueux (…) mais l’énergie hydroélectrique locale risque d’être absorbée, accaparée même, par ce data center », a affirmé Annie De Larochelambert, vice-présidente d’Alter Alsace Énergies. Elle a présenté le projet comme contraire à l’objectif d’une Alsace alimentée à 100% par des renouvelables et à la sobriété énergétique défendue par les associations.
Risques thermiques et environnementaux
Les opposants s’inquiètent aussi des usages de l’eau et du devenir des effluents. Les documents cités pendant la conférence évoquent une première charge de 800 m3, une consommation annuelle d’environ 5 000 m3 et la possibilité d’un pompage bien plus important dans certaines conditions, sans que les associations jugent ces chiffres suffisamment explicités.
Christian Uhrweiller, vice-président d’Alsace Nature, a souligné l’incertitude entourant les circuits de refroidissement, les éventuelles pertes de glycol et la gestion d’un incendie de grande ampleur. « Pour l’instant, nous n’avons pas les réponses », a-t-il déclaré, en estimant que la robustesse du dispositif de sécurité reste à démontrer.
Les nuisances attendues — chaleur résiduelle, bruit, trafic, pollution lumineuse et émissions atmosphériques — nourrissent la même inquiétude. Les associations rappellent que le site doit accueillir de nombreux groupes électrogènes de secours et des équipements susceptibles d’accroître les risques en cas de sinistre.
Un débat sur la croissance du numérique
Au-delà du seul dossier environnemental, la conférence de presse a pris une dimension politique. Les organisateurs relient le projet à la montée en puissance de l’intelligence artificielle générative et à la dépendance croissante aux grands opérateurs américains, dont Microsoft, au détriment selon eux de la souveraineté énergétique et numérique.
La conseillère régionale écologiste, Cécile Gemain Ecuer, s’interroge quant à elle sur la contradiction entre les stratégies adoptées en région et l’installation de Microsoft sur le territoire. Elle illustre les risques de dépendance aux entreprises américaines par le cas du juge français Nicolas Guillou, sanctionné économiquement après avoir voulu poursuivre Netanyahu à la CPI. Elle rappelle également l’échec du site Huawei en Alsace, construit à grand frais sur des terres agricoles, aujourd’hui vide, comme exemple des risques liés à ces implantations étrangères.
Elle annonce ainsi que les écologistes comptent déposer un vœu auprès de la région pour demander la suspension de la procédure en cours. Et dénonce une logique où les territoires sont bradés à des investisseurs étrangers, au détriment des riverains qui subissent nuisances et dévaluation de leur patrimoine immobilier. Appelant enfin à rejoindre le collectif « Y’a pas moyen » (créé avec un jeu de mots sur l’IA), afin de fédérer les opposants et peser sur les élus locaux. Lequel se mobiliser lors du conseil d’agglomération de Mulhouse du 22 juin…
On notait par ailleurs la présence d’Antoine Waechter, figure locale de l’écologie, ancien élu, et candidat à l’élection présidentielle de 1988, qui représentait l’association « Paysages d’Alsace ».
Selon lui :
« On nous a présenté les data-centers comme une démarche de réindustrialisation. Nous ne sommes pas dans une procédure d’industrialisation. L’industrialisation, c’est de la production, ici on ne produit rien. En réalité, ce sont des emplois de services qui vont être créés, pas des emplois de production« .
Ajoutant :
« On pourrait imaginer qu’un data center, c’est-à-dire ce lieu où se concentrent les données, soit un outil, un instrument public. En réalité, on est complètement dans le libéralisme qui consiste à placer les différents acteurs en concurrence. Et quand on les place en concurrence, ça veut dire qu’on multiplie les mêmes instruments à travers le pays. Ça, ça augmente encore le gaspillage« .
Et à propos de l’impact paysager :
« Même s’ils ne s’agit pas de zone humide, quand vous y êtes, il y a une luminosité, une ambiance qui est typiquement rhénane. Si vous regardez la carte, vous voyez que vous avez une urbanisation linéaire, le long du Rhin, qui fait déjà de manière continue 9,6 km. Et on va rajouter 1 km supplémentaire. Dans le département du Haut-Rhin, sur les 64 km que l’on a entre les limites du Haut-Rhin et les limites de la Suisse, ce qui correspond réellement au Rhin, il y a déjà 29,6 km qui sont urbanisés. Et on veut en rajouter encore. Donc, ce que nous disons, c’est qu’il faut arrêter cette urbanisation linéaire, qui a aussi un impact sur la biodiversité en termes de cloisonnement, et a un impact très fort sur le paysage« .
« Ce projet rendra encore le territoire plus dépendant aux Gafam », avertit Christine Heimlich. Les associations disent redouter un système où les collectivités supporteraient les infrastructures tandis que l’entreprise capterait les bénéfices d’un accès privilégié à une énergie peu chère et à des ressources foncières disponibles.
Moratoire et mobilisation
Dans l’immédiat, Alsace Nature et Alter Alsace Énergies demandent un moratoire et la suspension des autorisations en cours. Elles appellent les habitants à participer à l’enquête publique et les élus à mesurer, selon leurs termes, ce que représenterait à long terme l’implantation d’un tel site dans la plaine du Rhin.
« On a besoin que le public se prononce en défaveur de ce projet », a insisté Michèle Grosjean. Pour les opposants, la séquence qui s’ouvre n’est pas seulement administrative : elle doit permettre de trancher un choix de société entre développement numérique intensif et préservation des terres, de l’eau et de l’énergie.






























