Présentation de la machine de comptage à vapeurs démocratiques, de facture mulhousienne…
Un scrutin municipal organisé en 2026 avec des ordinateurs de vote obsolètes n’est pas simplement une absurdité technique : c’est une malfaçon démocratique qui dure depuis plus de vingt ans à Mulhouse et Riedisheim.
Des « boîtes noires » pour exprimer la souveraineté populaire
À Mulhouse et Riedisheim, la totalité des bureaux de vote repose sur des machines de marque Nedap, technologiquement comparables à des ordinateurs de la fin des années 1980, mais déguisés en « outils modernes » par les municipalités.
Leur microprocesseur Motorola 68000 équipait jadis les Apple II, Atari ST ou Amiga. Une technologie disparue depuis 30 ans au moins. La mémoire se compte en kilo-octets (on s’exprime en gigaoctets, voire téraoctets aujourd’hui), les composants sont introuvables, et l’« obsolescence des machines » est désormais reconnue jusque dans la communication officielle.

Les habitants ont pourtant droit à une vérité simple : ce sont des boîtes noires électorales, dont personne – ni électeurs, ni assesseurs, ni candidats – ne peut observer le fonctionnement intime. Le distributeur et la mairie assurent que ces automates industriels ne sont « pas de vrais ordinateurs », prétendant qu’il n’y a « pas de logiciel manipulable » dans leurs flancs.



Un argument que les images des cartes électroniques et les analyses d’informaticiens spécialisés réduisent en miettes : processeur généraliste, mémoire programmable, firmware modifiable – tout ce qu’il faut pour exécuter du code, licite ou non.
Le prétexte des scrutateurs introuvables : un alibi démenti par les faits
Pour justifier le maintien de ces machines, la même ritournelle est avancée : « on ne trouve plus de scrutateurs », « les citoyens ne veulent plus dépouiller », il faudrait donc automatiser. Cet argument s’effondre dès qu’on élargit le champ de vision : ni Paris, ni Lyon, ni Marseille, ni Strasbourg, ni la quasi-totalité des grandes et moyennes villes françaises n’utilisent ces machines.
Des centaines de communes bien plus grandes que Mulhouse organisent pourtant des dépouillements papier sans drame, avec des bénévoles, des militants, des citoyens, parfois jusque tard dans la nuit, comme cela se fait dans toutes les démocraties attachées à la matérialité du vote. Si le manque de scrutateurs était un obstacle insurmontable, ce sont d’abord ces grandes villes qui auraient basculé vers le vote électronique ; c’est l’inverse qui s’est produit.
En réalité, les machines Nedap ont été achetées au début des années 2000 avec l’argument de la « modernité » et de la « rapidité du dépouillement », parfois même au nom de prétendues économies sur le renouvellement des urnes et isoloirs. Aujourd’hui, ces machines sont amorties, mais leur coût politique, lui, ne cesse de croître : recyclage à financer, maintenance hasardeuse, pièces introuvables, et surtout un crédit démocratique en chute libre.
Quand l’Europe recule, Mulhouse et Riedisheim persistent
Que vaut cette obstination locale (et une poignée d’autres villes) à la lumière de ce qui s’est passé ailleurs en Europe ?
- Pays-Bas : pionniers du vote électronique, ils ont généralisé les Nedap dans les années 1990, avant de les bannir après qu’un collectif ait démontré qu’on pouvait modifier un programme de vote en quelques minutes sans laisser de trace exploitable. Les Néerlandais sont revenus au bulletin papier, au nom de la transparence et de la confiance.
- Irlande : 7 500 machines achetées, jamais utilisées pour des scrutins nationaux, puis remisées et finalement vendues comme ferraille, après des alertes réitérées sur la sécurité et la transparence.
- Belgique : longtemps présentée comme vitrine européenne du vote électronique, elle a accumulé incidents et controverses, dont le fameux cas d’un candidat crédité de plus de voix que d’électeurs… avant de réduire progressivement l’usage de ces dispositifs.
Pendant que d’autres pays ont reculé, questionné, abandonné, la France maintient un îlot de 60 et quelques communes qui persistent à confier le cœur de la souveraineté populaire à des machines fermées, non auditées, et condamnées par leur propre vétusté. Mulhouse et Riedisheim sont au centre de cet archipel archaïque.
À quoi servent ces machines, en valeur absolue ?
À quoi servent, en vérité, ces machines en 2026 ?
- Elles n’accélèrent plus grand-chose : les résultats électroniques ne sont pas publiés plus tôt que les résultats papier, dépendant de la chaîne de transmission nationale.
- Elles n’améliorent pas la participation : aucun gain de mobilisation n’a jamais été démontré ; la défiance vis-à-vis du vote électronique est, au contraire, un facteur de démobilisation chez certains électeurs.
- Elles n’apportent aucune garantie supplémentaire : l’argument « pas connectées à Internet donc sûres » ne dit rien des bugs, des erreurs logicielles, ni des manipulations en amont de l’élection, comme entrevu précédemment.
- Elles empêchent tout recomptage : pas de bulletins physiques, pas de trace matérielle permettant une vérification indépendante ; en cas de doute sérieux, le juge électoral est aveugle.
En valeur absolue, ces machines ne rendent pas un service que le bulletin papier ne pourrait fournir mieux : elles le remplacent par un système moins transparent, moins auditable, moins compris par les citoyens, donc moins légitime. Quand le cœur de la démocratie devient un processus que plus personne ne peut suivre des yeux, il ne reste que la foi – ou la résignation.
Municipales 2026 : quel sens a encore le scrutin ?
Organiser les municipales 2026 à Mulhouse et Riedisheim avec ce parc de machines, c’est demander aux électeurs de valider un dispositif que d’autres démocraties ont rejeté et que la quasi-totalité des villes françaises refusent. C’est accepter, collectivement, que le moment le plus solennel de la vie civique – le dépôt d’un bulletin, le décompte des voix – soit confié à un appareil dont on sait qu’il est en fin de vie technique, qu’il ne respecte pas toutes les exigences du cahier des charges, et qu’il ne laisse derrière lui aucun bulletin à recompter.
En clair : on demande aux électeurs de croire sur parole des boîtes noires électorales, contrôlées par des prestataires privés, certifiées par échantillonnage, et entretenues avec des pièces détachées dont on ne sait même plus si l’on pourra les trouver d’ici quelques années. Est-ce encore un scrutin au sens plein du terme, ou un simulacre de dépouillement électronique habillé des codes du vote républicain ?
Et la gauche mulhousienne dans tout ça ?
La gauche mulhousienne n’a pas ignoré le sujet : elle l’a même parfois mis en avant, promettant de « mettre au placard » les machines à voter lors des municipales de 2020, ou se disant prête à revenir au bulletin papier. Une mulhousienne avait publiquement interpellé les candidats sur la question, obligeant chacun à prendre position. Les engagements de campagne ont fleuri, les déclarations de principe aussi.

Quatre ans plus tard, et à l’approche de 2026, les machines Nedap trônent toujours dans les bureaux, prêtes à engloutir les suffrages. Les promesses se sont dissoutes dans la routine municipale : aucune délibération forte, pas de plan de sortie, pas de mobilisation citoyenne pilotée par les forces qui se disent progressistes.
À gauche comme ailleurs, on a préféré la paix des bureaux de vote au conflit frontal avec une pratique pourtant récusée par la quasi-totalité des grandes villes. On a invoqué l’argument de la compétence de l’État, du coût, de la complexité technique…
Une simple nécessité : rendre le vote à la lumière du jour
Est-ce demander la lune que d’exiger :
- Des bulletins qu’on peut toucher.
- Des urnes qu’on peut voir.
- Des dépouillements qu’on peut observer, refaire, contester.
- Des résultats qui ne dépendent pas d’un firmware propriétaire enfoui dans un boîtier vieux de 30 ans.
Mulhouse et Riedisheim ne sont pas condamnées à rester les derniers bastions des boîtes noires électorales : c’est un choix politique, et donc un choix réversible. Tant que ce choix n’est pas assumé, les municipales 2026 se dérouleront sous une ombre persistante : celle d’un scrutin dont la forme se réclame de la République, mais dont la matérialité échappe aux citoyens.
À l’heure où l’on exige des électeurs qu’ils aient confiance dans les institutions, il serait temps de commencer par leur rendre ce qu’on ne devrait jamais leur avoir retiré : la possibilité de voir et de comprendre comment leurs voix sont comptées.
Toutefois, dans le contexte mulhousien d’un électorat volontiers déserteur, se sentant peu concerné par les joutes électorales – particulièrement dans les classes populaires où l’abstention atteint des sommets –, il est à craindre que la « démocratie du presse-bouton » arrange finalement la plupart des candidat-e-s.
Ni majorité ni opposition ne s’agitent à ce sujet : pourquoi remuer un débat technique complexe qui risquerait de réveiller une participation endormie, alors que l’opacité des machines ne constitue manifestement pas un débat d’intérêt public.
À défaut, majorité et opposition auraient depuis longtemps enfourché ce cheval de bataille, transformant la fin des Nedap en cause fédératrice, et fustigeant définitivement les caprices technopolitiques hérités des années Bockel. Mais le silence règne, confortablement installé dans l’indifférence générale des urnes électroniques, où il n’est plus question que de foi électorale, et non de faits.
Comme le répétait Jacques Ellul, « Tout ce que la technique gagne, la démocratie le perd. ». Alea octet est.
Nous avons sollicité Thierry Nicolas, adjoint au maire de Mulhouse délégué à l’administration générale, et à la relation avec les usagers, sans recevoir de réponse à nos questions.












